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La Table Ronde de Bruxelles

Détails

Les conseillers à la Table ronde belgo-congolaise

Jacques Brassinne

Dans Courrier hebdomadaire du CRISP 1989/38-39 (n° 1263-1264), pages 1 à 6

Introduction

Dans le processus de décolonisation du Congo belge, l’organisation de la Table ronde ainsi que la transposition ultérieure des résolutions qui y furent prises en une loi fondamentale, marquèrent une étape décisive et irréversible.

Cette dernière s’inscrivit dans le cadre tracé par le message du Roi Baudouin du 13 janvier 1959 qui confirmait la volonté de la Belgique "de conduire, sans atermoiements funestes, mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix".

L’idée de convoquer une conférence belgo-congolaise à Bruxelles se précisa dans le courant de l’automne 1959, notamment sous la pression des socialistes qui étaient alors dans l’opposition.

Il s’agit ici, en dehors du jeu des structures, d’observer comment a pu jouer, ponctuellement, l’influence de certaines personnes (les conseillers officiels et officieux des délégations congolaises à la conférence de la Table ronde) et de resituer cette influence.

Il ne s’agit donc pas ici de retracer en détail le processus de décision et le déroulement des travaux de la Table ronde, ni d’analyser les influences exercées, dans l’accession du Congo à l’indépendance, par des groupes et des institutions tels que les groupes financiers, l’Eglise catholique ou l’administration belge.

  1. Les délégations congolaises

La représentation et la représentativité des partis et groupes

Le ministre belge du Congo et du Ruanda Urundi, Auguste De Schrijver, proposa, le 18 janvier 1960 - la date de la Table ronde avait été fixée au 20 janvier 1960 - que 43 mandats effectifs soient réservés aux délégations congolaises, que le nombre des délégués du Cartel et celui du Parti national du progrès soient identiques et qu’une représentation des chefs coutumiers soit prévue.

La constitution, le 19 janvier 1960, d’un front commun des délégations congolaises - qui mit comme préalable l’obtention d’un accord sur la nature de la Table ronde - renvoya au second plan les difficultés rencontrées dans la répartition des sièges entre les délégations congolaises. Ces dernières acceptèrent la répartition proposée par le ministre belge, à savoir :

  • Le Cartel : 11 membres dont 3 Abako, 2 MNC-Kalonji, 3 PSA, 1 Parti du peuple, 1 FGC et 1 Abazi ;
  • Le PNP : 11 membres ;
  • Le Cerea : 1 membre ;
  • Le MNC-Lumumba : 2 membres (porté à 3 en cours de conférence) ;
  • La Conakat : 2 membres ;
  • L’Assoreco (PUNA) : 1 membre ;
  • L’Alliance rurale progressiste (Kivu) : 2 membres ;
  • Le Cartel Balubakat-Fédéka-Atcar : 1 membre ;
  • L’Union congolaise : 1 membre ;
  • La délégation des chefs coutumiers : 11 membres dont 3 de l’Equateur, 2 de la Province orientale, 2 du Kivu, 2 du Katanga, 1 du Kasaï et 1 du district du lac Léopold II ;
  • L’Union Mongo : 1 membre.
  • Le Cartel : 11 membres dont 3 Abako, 2 MNC-Kalonji, 3 PSA, 1 Parti du peuple, 1 FGC et 1 Abazi ;
  • Le PNP : 11 membres ;
  • Le Cerea : 1 membre ;
  • Le MNC-Lumumba : 2 membres (porté à 3 en cours de conférence) ;
  • La Conakat : 2 membres ;
  • L’Assoreco (PUNA) : 1 membre ;
  • L’Alliance rurale progressiste (Kivu) : 2 membres ;
  • Le Cartel Balubakat-Fédéka-Atcar : 1 membre ;
  • L’Union congolaise : 1 membre ;
  • La délégation des chefs coutumiers : 11 membres dont 3 de l’Equateur, 2 de la Province orientale, 2 du Kivu, 2 du Katanga, 1 du Kasai et 1 du district du lac Léopold II ;
  • L’Union Mongo : 1 membre.

Les délégations de ces seize partis participèrent aux travaux de la Table ronde. Six partis se présentèrent en cartel. L’Union Mongo a été créée par Justin Bomboko, à la veille de la Table ronde.

Les délégations comptaient autant de suppléants que de membres effectifs, certaines délégations même dépassaient ce nombre : ils étaient nombreux à vouloir participer à la conférence car nombreux Congolais étaient convaincus que la Table Ronde était l’ultime étape et que seuls ceux qui seront conviés seront les dirigeants du Congo de demain.

Du côté belge, les délégations étaient composées de représentants (sénateurs et députés) des trois principaux partis politiques (PSC, PSB et Parti Libéral) ; le Parti socialiste belge ayant annoncé sa décision de participer à la Table ronde le 11 janvier 1960.

La présidence des travaux de la Table ronde fut confiée par le gouvernement belge à Albert Lilar, "vice-président du conseil" (libéral). Deux autres membres du gouvernement de l’époque jouèrent un rôle important, A. De Schrijver et Raymond Scheyven, ce dernier était ministre social-chrétien sans portefeuille chargé des Affaires économiques et financières du Congo belge et du Ruanda-Urundi depuis le 17 novembre 1959.

La liste des conseillers

La liste officielle des conseillers choisis par les diverses délégations fut communiquée au cours de la séance plénière du 25 janvier 1960. La liste était composée de la façon suivante :

"Conseillers de la Délégation congolaise.

  • Cartel :
  • Abako : M. J. Van Bilsen
  • MNC-Kalonji : M. J. Gérard-Libois
  • Parti du Peuple : M. F. Perin
  • PSA : Mme Spitaels-Evrard
  • FGC : M. Lacourt
  • Balubakat : M. A. Doucy
  • Union Mongo : Mme P. Bouvier
  • PNP : MM. H. Simonet, Le Brun, Cambier
  • Coutumiers : MM. J. Maisin, G. Mineur
  • Conakat : M. Humblé
  • Cerea : M. J. Terfve (au début)
  • Union congolaise : M. A. Rubbens
  • ARP : M. Coulet
  • Assoreco : M. V. Promontorio
  • MNC-Lumumba : M. E. Loliki".

C’est au cours de la séance plénière tenue dans la salle Europe de l’Albertine, le mardi 26 janvier, que, pour la première fois, les conseillers furent admis dans la salle de réunion ; ils prirent place derrière les délégués des partis et groupements qui avaient fait appel à eux.

Les Travaux de la Table Ronde

Le 19 janvier 1960, veille de l’ouverture officielle de la conférence, alors que les délégués belges se réunissaient au Sénat en présence des ministres A. Lilar et A. De Schrijver, les délégués congolais multipliaient les réunions. "Une activité fébrile régnait dans les hôtels où ils étaient logés. Dans la soirée, au moment où le Premier ministre et Mme G. Eyskens accueillaient les premiers invités à leur réception organisée à l’occasion de l’ouverture de la Table ronde, on apprit qu’un Front commun des Congolais était constitué. Son secrétariat permanent communiquait des résolutions adoptées à l’unanimité".

La formation du Front commun congolais pour exiger l’indépendance immédiate dans l’unité nationale

La création d’un Front commun des délégations congolaises avait pour objet de défendre des positions communes "en vue de l’accession du Congo à l’indépendance immédiate dans l’unité nationale". Un accord s’était également dégagé " pour faire d’une définition unanime de la nature de la Table ronde un préalable à toute discussion sur l’ordre du jour".

La tactique visant à créer, dès le départ, un front commun a fait l’objet de nombreux échanges de vue au sein du secrétariat du groupe Marzorati avec les étudiants congolais.   Ces derniers recommandèrent cette stratégie aux membres des délégations congolaises. Le Front commun est une idée qui fit son chemin sans que l’on puisse en attribuer la paternité à tel ou tel conseiller. Appuyés par tous les conseillers "officieux", parmi lesquels figurait Jef Van Bilsen, ils obtinrent gain de cause.

"Jean Van Lierde : ‘Les étudiants congolais de Bruxelles ont été pour une bonne part dans la constitution de ce front commun. Les étudiants congolais étaient effrayés par le morcellement politique congolais. Ils ont convoqué tous les responsables venus à la Table ronde deux jours avant l’ouverture de la conférence. Cela s’est passé dans les locaux de Présence africaine, rue Belliard, le lundi 18 janvier 1960 à 21 heures. Les étudiants ont exigé la constitution d’un front commun, et c’est donc bien à ce moment précis et à cet endroit que l’union a été réalisée’.

La nature de la Table ronde

A la réunion générale tenue par les délégations congolaises le 19 janvier, Jef van Bilsen défendit le point de vue que les Congolais devaient s’efforcer, dès l’ouverture de la Table ronde, de prendre l’initiative et d’insister pour que soient discutés en tout premier lieu le statut de la conférence et la date de l’indépendance. Par "statut" de la conférence, il fallait entendre une "constituante" dont les décisions devaient être de réels engagements de la part des autorités belges.

Certains milieux belges souhaitaient que la Table ronde soit considérée comme une simple assemblée consultative qui s’exprimerait par des avis, le pouvoir législatif restant libre d’en tenir compte ou non. Après discussions, le gouvernement belge prit l’engagement moral et politique de saisir le Parlement dans les plus brefs délais d’un projet de loi concernant les structures et les institutions congolaises telles qu’elles résulteraient des résolutions de la conférence. Le ministre De Schrijver lia son sort à ces projets, tandis qu’A. Lilar affirma que tous les membres du gouvernement seraient solidaires.

G.H. Dumont analysa ainsi cette rapide évolution : "Mus par leur méfiance, les délégués congolais ont obligé le gouvernement, voire les parlementaires belges, à prendre nettement position sur la nature et la compétence de la Table ronde. En fait, celle-ci s’est transformée en préconstituante. Le ministre du Congo belge et du Ruanda-Urundi, d’abord, le gouvernement belge tout entier, ensuite, ont lié leur sort à l’aboutissement des projets de loi qui seront déposés à l’issue de la Conférence".

W.J. Ganshof van der Meersch, ministre chargé des Affaires générales en Afrique du 16 mai 1960 au 20 juillet 1960, observa que l’élaboration de la loi fondamentale sur les structures du Congo a lourdement pâti "de ce qu’à la Conférence de la Table ronde l’engagement fut pris de traduire dans la loi fondamentale les résolutions de la Conférence, déplaçant ainsi, du Parlement à la Conférence, le siège de la décision législative".

Les résolutions allaient-elles devenir automatiquement des décisions gouvernementales sur lesquelles le gouvernement Eyskens accepterait de s’engager politiquement ?

Selon Jules Gérard-Libois, lors d’échanges de vues à la RTB : "Au départ, le gouvernement n’avait pas cette intention. Plus exactement, il ne l’a pas déclarée. Il explique qu’il s’inspirera des résolutions éventuelles à condition qu’elles soient compatibles avec les obligations internationales de la Belgique et avec les responsabilités morales à l’égard des populations congolaises. Cette déclaration crée un certain trouble, parce que personne ne voit très bien ce que cela veut dire. Les groupes parlementaires se sont alors assez rapidement engagés, en promettant de faire pression sur le gouvernement pour l’exécution des résolutions".

Pour Jacques Brassinne : "M. De Schrijver est allé plus loin. D’abord, dans la discussion, ensuite en s’engageant personnellement, enfin, en entraînant tout le cabinet".

Georges-Henri Dumont ajouta : "M. De Schrijver a annoncé, dès le début, qu’il prenait l’engagement moral, je le cite textuellement ici, de saisir le Parlement d’un projet de loi qui serait déposé dans le délai le plus bref après la conférence de la Table ronde. Ce projet de loi contiendrait de façon concrète les réformes qui seront préconisées par la conférence, sur les institutions du Congo, sur leur composition et sur leurs compétences, sur le pouvoir exécutif et sur le pouvoir législatif. A ce projet de loi, le ministre liera son existence".

Jacques Brassinne : "… et alors, M. Lilar a ajouté : ‘Le sort du gouvernement est lié à ce que le ministre du Congo vient de dire’ ». 

La date de l’indépendance et le transfert des compétences

Les questions fondamentales de la fixation de la date de l’indépendance et du transfert des compétences au nouvel Etat à constituer ont suscité de longues discussions, les conceptions qui prévalaient au sein du gouvernement belge et au sein des délégations congolaises étaient largement divergentes à ces propos. Ces divergences sont à mettre en parallèle avec la conception des différentes parties sur l’objet même de la conférence, sa capacité de décision, et le caractère contraignant, ou non, des résolutions qui y seront prises.

Au terme de ces discussions, Belges et Congolais se mirent d’accord pour fixer la date de l’indépendance au 30 juin 1960, date qui fut considérée comme un "compromis".

Les débats sur les compétences que pourraient exercer les institutions congolaises, qui portaient principalement sur le maintien ou non de matières réservées à la Belgique (et aussi sur le rôle du chef de l’Etat), aboutirent à la satisfaction de la revendication émise par les représentants congolais. Le transfert total des compétences qui, au départ n’était pas prévu, fut acquis en séance plénière notamment sous la pression de sénateur socialiste Henri Rolin.

  1. De Schrijver précisa alors que "pour le gouvernement belge, l’indépendance du Congo signifiait que le gouvernement et les chambres congolaises seront en possession de tous les pouvoirs à cette date".

L’impact de la libération de P. Lumumba

La libération de Patrice Lumumba est un événement qui eut une influence déterminante sur le cours des travaux de la conférence.

Arrêté début novembre 1959 au lendemain d’émeutes qui se déroulèrent à Stanleyville, P. Lumumba était en prison au moment de l’ouverture de la conférence. Le procès de P. Lumumba, qui s’était ouvert le 18 janvier 1960 à Stanleyville, s’était achevé le 21 janvier par sa condamnation à six mois de prison pour incitation à la violence et à la désobéissance civile. Pour des raisons de sécurité, il avait été transféré à la prison de Buluo, près de Jadotville, au Katanga.

L’ensemble des délégations congolaises demandèrent la libération de P. Lumumba. Parmi celles-ci, la délégation de son parti, le MNC-Lumumba, par la voix de Victor Nendaka, conseillé par maître J. Marrès, demanda la libération immédiate et la venue à Bruxelles de P. Lumumba.

Cfr :

Fait le 24 juin 2021.

Pour le Leadership National Congolais de Progrès

Dr François Tshipamba Mpuila

GSM et WhatsAAp : +32-493-325-104

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