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Quand on parle du discours du 30 juin, on pense au discours de Patrice Emery Lumumba le jour de l’indépendance. Ce discours a recueilli plusieurs qualificatifs : « inattendu », «nationaliste », « lèse-majesté », « brûlot », « diatribe passionnelle », «incartade », « goujaterie », « inopportun ». Mais en fait, ce jour-là, le jeudi 30 juin 1960, il y a eu deux autres discours pour la reconnaissance de l’indépendance du Congo-Kinshasa - hier Congo belge.


Le souverain belge, le Roi Baudouin Ier, a parlé en premier; il a été suivi par Joseph Kasa-Vubu, le nouveau Chef de l’Etat congolais, avant que le Premier ministre Lumumba ne prenne la parole. Ces trois discours sont bien connus, et figurent dans tous les livres d’histoire qui parlent de l’indépendance du Congo. Mais le discours de Lumumba éclipse les deux autres. Tout a-t-il été dit sur ce discours ? Mais comment est-il né ?
Lors des débats, les générations post-indépendance imputent particulièrement le gâchis du Congo indépendant au discours de Lumumba. S’il n’avait pas prononcé ce discours, tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! L’impact de ce discours serait-il négatif ? Aussi est-il nécessaire d’éclairer les circonstances de son élaboration et sa motivation.
Qui a écrit ce discours et pourquoi ce discours de Patrice Lumumba ce jour-là, que plusieurs personnes – notamment, Thomas Kanza et Benoît Verhaegen - jugent comme une erreur. Le voile commence à être levé sur les véritables auteurs de ce discours, et sur les motivations. Au départ, le roi Baudouin avait communiqué son discours au seul Président Kasa-Vubu, sans le faire parvenir au Premier ministre Lumumba. De son côté le Chef de l’Etat Kasa-Vubu a rédigé son adresse sans le soumettre au Chef du Gouvernement.
Or, en vertu de l’article 36 de la Loi fondamentale (la Constitution), il appartenait au Premier ministre de conduire la politique de l’Etat en accord avec son cabinet; la direction de l’action gouvernementale était donc réservée au Conseil des ministres responsables devant le parlement.
Le Chef de l’Etat, lui, était irresponsable. Mais Joseph Kasa-Vubu donnait des directives qui empiétaient sur l’action gouvernementale et semblaient engager le cabinet. Les membres du gouvernement l’avaient constaté avec son discours d’investiture du 27 juin; le Chef de l’Etat ne partageait pas les options panafricaines de son Premier ministre. Certains avaient pu accéder au discours du Roi distribué à des journalistes. Jean Van Lierde est l’un d’entre eux.
Il est un ami très proche de Lumumba. Il lui dit : « Patrice, tu ne peux pas laisser faire ça. Il faut réagir. Le discours paternaliste du Roi fait une apologie sans réserve de l’œuvre de la Belgique au Congo pendant quatre-vingts ans ». La délégation guinéenne envoyée par Sékou Touré pour les festivités de l’indépendance est à Kinshasa. Il y a Diallo Telli, l’ambassadeur de Guinée aux Nations Unies qui a fait le voyage exprès et Tibou Tounkara, ambassadeur accrédité au Congo.
Les deux encouragent Lumumba qui les a consultés : « Il faut infliger une humiliation de dernière heure au roi belge comme le président Sékou Touré l’avait fait pour le général de Gaulle en 1958 à Conakry ».
Ce discours fera mouche. Le souverain belge, ne parvenant plus à contenir sa colère, se pencha à l’oreille de son voisin, le Président Kasa-Vubu, pour lui demander s’il avait été informé de la teneur de ce discours.
Le roi et les membres du gouvernement belge présents se sentaient couverts d’opprobre et froissés dans leur sensibilité nationale. Le général Emile Janssens souffrait de voir son roi « traité grossièrement dans une séance solennelle du Parlement ». Il écrira le 5 juillet au Premier ministre : «Votre discours du 30 juin a été une injure pour tous les officiers belges ».
La réponse négative du Président Kasa-Vubu mit du baume dans le cœur du roi. On avait frôlé le premier incident diplomatique entre la Belgique et la jeune République du Congo. La presse belge du 2 juillet a parlé d’un « discours offensant à l’égard du roi et des Belges » Le Premier ministre qui n’a toujours pas reçu des informations du discours du Président Kasa-Vubu réunit ses conseillers belges, et parmi eux deux juristes, MM. Jabon et Grootarts. Il décide de préparer un troisième discours qu’il prononcera au nom du gouvernement. Le discours de l’indépendance devait marquer véritablement la fin d’une allégeance et affirmer la nouvelle souveraineté. Ce discours devait confirmer le rôle prééminent du Premier ministre en ce qui concerne la conduite des affaires du pays. Le 29 juin, Thomas Kanza décrit bien l’état d’âme du Chef de gouvernement. Il était frustré, ulcéré.
On ne lui avait pas réservé une copie du discours du roi, et on ne l’avait même pas tenu au courant de son contenu. Le Chef de l’Etat - reconnu irresponsable dans la Loi fondamentale - n’avait pas soumis son discours au gouvernement pour approbation, et ne lui avait même pas fait part de son contenu non plus. Le Premier ministre, Chef du gouvernement, avait été tout simplement marginalisé, zappé, et « mis hors-jeu ».
Patrice Lumumba a déclaré à Pierre Duvivier, son chef de cabinet au Collège exécutif général, qui a travaillé avec lui jusqu’au 30 juin « qu’il en avait assez de se faire ridiculiser en public, de se faire ‘traiter de petit enfant’ ». Nous pouvons lier cette réflexion aux remontrances rapportées par Faustin Tshobo I Ngana – Paix à son âme - que le Chef de l’Etat lui a faites la veille de la proclamation de l’indépendance : « comment avait-il pu signer un traité avec la Belgique sans qu’il n’y ait eu un document de remise-reprise, ni un inventaire du patrimoine congolais ? ».
Par ailleurs, le Premier ministre a dû annuler dans la soirée du 29 juin une allocution radiodiffusée qu’il comptait faire. Le décret qu’il attendait pour annoncer une très large mesure d’amnistie générale et la libération des prisonniers le matin du 30 juin n’avait pas été signé par le roi.
Pourtant, sur les instances du gouverneur général Cornelis, Lumumba, qui pouvait signer le décret-loi en sa qualité de membre du Collège exécutif général, en avait laissé la promulgation au souverain belge.
Le Premier ministre tenait beaucoup à cette mesure, car l’un des mythes nés autour de l’indépendance prétendait que le 30 juin les portes des prisons s’ouvriraient et que les prisonniers sortiraient libres, lavés de toute tâche. Pour revenir à la rédaction du discours de Lumumba, on a pensé à Pierre Duvivier.
Mais celui-ci a répondu qu’à son avis il n’y avait personne d’autre que Lumumba lui-même. Il se basait sur deux faits pour avancer cela : il avait vu le texte griffonné de la main de Lumumba, et le style était parfaitement conforme à celui de Lumumba. De fortes présomptions ont pesé sur Jean Van Lierde. A sa mort, des affirmations ont été publiées qui lui attribuaient ou lui faisaient même revendiquer un rôle dans le discours. Et David Van Reybrouck a écrit : « On dit que son conseiller belge et partisan inconditionnel Jean Van Lierde l’a aidé à écrire le texte qui passe, aujourd’hui, pour un des plus grands discours du XXe siècle et un document déterminant de l’époque de la décolonisation de l’Afrique ». Oui, Jean Van Lierde, l’ami de toujours, est à la base de la participation de Patrice Lumumba à la Conférence d’Accra; il était en contact épistolaire régulier avec lui; il lui procurait des livres à lire et de la documentation; il facilitait ses rencontres à Bruxelles; il l’a accueilli à sa sortie de prison en janvier 1960; il a édité la Pensée politique de Patrice Lumumba, l’ouvrage posthume où ont été recueillis tous ses discours depuis 1958 jusqu’à son assassinat en janvier 1961.
Mais, Van Lierde a toujours nié une quelconque participation à ce discours, alors qu’il reconnaissait avec une pudeur certaine que pour la participation du Mouvement National Congolais à Accra, c’était lui, c’était grâce à son entregent. La responsabilité que Van Lierde reconnaissait était d’avoir encouragé Lumumba à ne pas laisser passer l’occasion sans réagir au vu des textes du Roi Baudouin et de Kasa-Vubu. Anicet KashamuraChambu, ministre de l’Information et des Affaires culturelles du gouvernement Lumumba, décédé en 2004, a laissé dans ses mémoires qui ne tarderont pas à être publiés la réponse à l’énigme : « Qui a rédigé ce discours ? » : « Diallo Telli, envoyé du Président guinéen Sékou Touré pour le représenter aux festivités de l’indépendance, a fait la première mouture du discours assisté de Tibou Tounkara, ambassadeur de Guinée à Léopoldville. Patrice Lumumba assisté par Félix Moumié, Joseph Mbuyi, Jacques Lumbala et Anicet Kashamura ont fait de profondes retouches ».
De son côté, le professeur Jean Kambayi Bwatshia confirme que Kashamura avait fait part de son vivant dans Forum des As du 1–2 juillet 1995 des collaborateurs à ce discours. Et lorsque Thomas Kanza, ministre délégué à l’ONU et André Mandi, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères - tous deux universitaires - reçurent du Premier ministre une copie du discours, ils ne purent, faute de temps, que faire quelques retouches, par endroits, en toute hâte et à la dernière minute. Ils ne parvinrent pas à dissuader le Premier ministre de ne pas lire son discours.
L’autorité qui commande un discours en assume la paternité. Soixante ans après l’indépendance, on sait maintenant que le discours du 30 juin du Chef de l’Etat a été rédigé par un Belge, Jean Cordy. Il l’a déclaré le 18 septembre 2009 au cours d’une interview accordée à David Van Reybrouck.
On peut comprendre aujourd’hui pourquoi le Président Kasa-Vubu a tronqué la fin de son discours qui encensait trop le souverain belge. Et le discours du Premier ministre est passé par plusieurs étapes. Après avoir demandé les avis des uns et des autres, comme les juristes de son cabinet, MM. Jabon et Grootarts, son ami Jean Van Lierde, Diallo Telli et Tibou Tounkara de la délégation guinéenne, Patrice Lumumba a obtenu des suggestions de certains et des écrits d’autres. La mouture présentée par la délégation guinéenne a subi des retouches profondes de Patrice Lumumba lui-même, assisté de Félix Moumié et d’Anicet Kashamura. Le matin du 30 juin Lumumba a présenté son discours qu’il venait de dactylographier lui-même à Thomas Kanza et André Mandi pour recueillir leurs avis. Il rajoutera des phrases pendant que ceux qui l’ont précédé à la tribune parlent. Nous pensons que le discours du 30 juin de Lumumba fut rédigé d’abord et surtout à l’intention de l’opinion intérieure. Nous pouvons admettre qu’à l’occasion de cette journée historique, le Chef du premier gouvernement congolais ne voulut pas « manquer le coche » et être tenu en dehors du coup.
Il tenait à affirmer son autorité de Chef de gouvernement par rapport au Chef de l’Etat, irresponsable selon la Loi fondamentale. Il tenait à faire connaître à ses concitoyens les objectifs poursuivis par son gouvernement, et surtout à exalter pour la postérité le sens de la lutte pour l’indépendance. L’indépendance a été conquise par la lutte, et n’a pas été octroyée ou donnée comme un cadeau.
Le Premier ministre Patrice Emery Lumumba fut annoncé par le président de la Chambre, Joseph Kasongo, un élu de son parti, le M.N.C.-L., alors qu’il ne figurait pas au programme établi par les protocoles belge et congolais. Il monta à la tribune pour prendre la parole. Dans l’exorde, il ne s’adressa qu’aux « Congolais et Congolaises », aux « Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux » qu’il saluait au nom du gouvernement. Il demanda à tous ses concitoyens qui avaient lutté sans relâche à ses côtés « de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci, à leur tour, fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté ».
Alors que le Chef de l’Etat venait à peine de parler d’une «colonisation pacifique », le Premier ministre martela son discours avec le mot « lutte » : « Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.
Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force ». Dans un discours ponctué de huit salves d’applaudissements, Patrice Lumumba exalta le sens de la lutte pour l’indépendance dans un bref, mais foudroyant réquisitoire contre l’œuvre coloniale belge : «Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire ». En un raccourci, il décrivit le passé : « nous avons connu » le travail harassant en échange de salaires de misère, les logements insalubres, les pratiques discriminatoires, la confiscation des terres, l’inégalité devant la loi, la relégation pour opinions politiques ou croyances religieuses, les vexations multiples, le régime de contrainte et d’oppression.
Après le passé, il esquissa l’avenir en faisant connaître les objectifs poursuivis par son gouvernement : « nous allons ». Dans l’avenir, d’autres luttes attendaient le Congo indépendant. Il fallait relever le défi de l’ancienne métropole : « Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière ». Son gouvernement allait établir la justice sociale, garantir des salaires justes, assurer l’exercice des libertés fondamentales, supprimer toute discrimination et faire régner la paix en sollicitant l’adhésion des cœurs. Le Congo indépendant se montrerait vigilant dans ses rapports avec l’ancienne métropole. Jalouses d’une indépendance qu’elles n’étaient pas disposées à aliéner, les nouvelles autorités ne solliciteraient l’aide extérieure que dans la mesure où celle-ci ne chercherait pas à imposer son diktat. La troisième partie de son discours était une exhortation faite à la population pour faciliter la tâche au Chef du gouvernement : « je vous demande ».
Au départ, les sacrifices étaient nécessaires. Il fallait se pénétrer de certaines règles : respecter la vie et les biens des concitoyens et des étrangers, dépasser les querelles ethniques, et faire preuve d’un esprit constructif, même dans l’opposition. Le discours se terminait par une invitation au travail et un vivat aux combattants de la liberté nationale, à l’unité africaine et au Congo indépendant et souverain. Le 30 juin augure le 5 septembre 1960.
La loi fondamentale - la Constitution en vigueur - fut enjambée allègrement. Elle était considérée comme un colifichet, un de ces nouveaux machins dont on ne voulait pas s’encombrer. Le Chef de l’Etat a fait son discours sans le soumettre préalablement au gouvernement qui était seul responsable. Le Premier ministre a fait son discours sans le présenter et le discuter avec les membres de son cabinet. Deux mois plus tard, le Chef de l’Etat et le Premier ministre se destitueront mutuellement dans la nuit du 5 septembre sans l’avis ni du gouvernement, ni du parlement.
Jean-Marie Mutamba Makombo
Professeur Emérite/Université de Kinshasa

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