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Selon le rapport 2020 de Reporters Sans Frontières (RSF), la République Démocratique du Congo est classée 150ème sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse. Le métier du journaliste demeure encore et toujours un danger malgré la promesse du Chef de l’Etat, Félix Tshisekedi, celle de faire des médias le véritable 4ème pouvoir en RDC.

Des exactions, menaces, violences et assassinats contre les professionnels des médias freinent l’élan de la démocratie dans le pays où des auteurs des atteintes à la liberté de la presse sont souvent impunis. Arnaud FROGER estime que les réformes de la loi-cadre sur la presse par les législateurs congolais peuvent amener une amélioration dans l’exercice du métier de journaliste en RDC. Le responsable de RSF en Afrique a justifié son argumentaire au cours d’une interview exclusive accordée au quotidien congolais ‘‘La Prospérité’, à l’occasion de la Journée mondiale la liberté de la presse qui est célébrée le 3 mai de chaque année.
Suivez-le :
La Prospérité : Que représente pour vous cette date du 3 mai consacrée à la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse ?
Arnaud FROGER : C’est une occasion très importante de rappeler à quel point la liberté de la presse est celle qui garantit toutes les autres. A l’heure de crises qui sont mondiales comme celle du coronavirus que nous traversons actuellement, l’accès à une information fiable, crédible et indépendante est plus que jamais essentielle. Aucune société ne peut se développer harmonieusement sans liberté de presse. Il suffit de regarder le classement mondial établit par RSF pour s’en convaincre. Les derniers classés le sont dans beaucoup d’autres domaines.
La Pros.: « Le journalisme sans crainte, ni complaisance» est le thème retenu cette année 2020. Quelle est la signification de ce thème ?
AF : Il signifie d’abord qu’un journaliste devrait pouvoir exercer sa mission d’informer, essentielle pour la société, sans crainte des représailles. C’est un combat loin d’être gagné. Menaces, agressions, arrestations, assassinats font encore partie des risques auxquels sont trop régulièrement exposés les professionnels de l’information. Plus d’une centaine de journalistes ont été assassinés en Afrique subsaharienne au cours de la décennie écoulée. Dans de nombreux pays, de simples délits de presse peuvent encore conduire en prison. C’est le cas en RDC. Il faut y remédier. C’est une épée de Damoclès anachronique et dangereuse.
Ce thème signifie aussi que les journalistes doivent pouvoir exercer leur métier en toute indépendance, sans complaisance, c’est-à-dire, en s’affranchissant des diktats économiques et politiques auxquels ils sont souvent soumis. C’est une immense ambition qui nécessite une politique de formation et de soutien à la presse.
La Pros. : Comment se présente la situation de la presse en Afrique ?
AF : Elle est encore très contrastée. Des pays comme la Namibie, l’Afrique du Sud, le Burkina Faso ou le Sénégal présentent de solides garantis avec un paysage médiatique pluraliste et des journalistes rarement victimes des pires exactions. A l’inverse, la liberté de la presse est inexistante en Erythrée où à Djibouti. En regardant la carte publiée avec le Classement 2020, on constate que 24 pays sur 54 apparaissent encore en rouge ou en noir en Afrique. Ce qui signifie que la situation en matière de liberté de la presse est difficile, voire extrêmement préoccupante, sur près de la moitié du continent africain.
Autre tendance, nous observons que le journalisme tue un peu moins ces dernières années, mais il continue à priver de liberté celles et ceux qui l’exercent à titre professionnel. En 2019, nous avons enregistré 171 arrestations arbitraires de journalistes en Afrique subsaharienne. C’est un chiffre très important. Les détentions durent parfois plusieurs mois, voire plusieurs années. Le Tchad, le Bénin, le Burundi, le Cameroun et l’Erythrée depuis de longues années se sont tristement distingués dans cette catégorie. Enfin, le recours aux actes de cybersurveillance des journalistes et de cybercensure sont de plus en plus fréquents. La moitié des pays africains ont coupé Internet ou les réseaux sociaux au cours de ces cinq dernières années, souvent en marge des processus électoraux. Ce fut le cas dernièrement au Bénin, au Malawi, en RDC ou encore en Mauritanie pour ne citer que quelques exemples.
La Pros. : Le nouveau rapport publié par RSF classe la RDC à la 150èmeplace au classement des pays dont la liberté de la presse est sérieusement menacée dans le monde. Sur quelle base la RDC se retrouve dans cette position alors qu’elle a été placée 154ème l’année dernière ?
AF : La RDC figure en rouge sur la carte. Elle a progressé de 4 places car il n’y a plus, contrairement à la situation qui prévalait sous l’ancien régime de Jospeh Kabila, un système de prédation de la presse assumé et orchestré par les plus hautes autorités de l’Etat. Cela ne signifie pas qu’il n’y a plus d’exactions contre les journalistes, mais elles ne sont pas le fait d’une politique voulue par les plus hauts sommets de l’Etat. Au contraire, le ton a radicalement changé. Il est beaucoup plus favorable à la liberté de la presse. Dans son discours d’investiture, le président Félix Tshisekedi avait annoncé vouloir faire des médias un véritable quatrième pouvoir. Mais, pour que cette promesse soit tenue, les mots ne suffiront pas. Il faut des actes. Les exactions contre les journalistes et les médias se situent encore à un niveau extrêmement élevé. Sans mesure forte, l’environnement dans lequel évoluent les journalistes et médias en RDC ne pourra pas s’améliorer durablement et le pays risque de ne pas progresser de manière significative au Classement. RSF et son partenaire local Journaliste en danger (JED) ont fait des propositions pour améliorer la situation. La balle est dans le camp des autorités.
La Pros. : Est-ce qu’il est possible d’avoir réellement une presse sans crainte, ni complaisance en RDC où 80% des médias dépendent des hommes politiques ?
AF : La liberté et l’indépendance sont les clés d’une information sans complaisance. Elles se gagnent parfois à la marge, y compris lorsque des médias appartiennent à des intérêts politiques et économiques. Un média qui n’est qu’un outil de communication et de propagande est condamné à perdre en crédibilité avec le temps. La formation, le soutien à la presse privée, et l’établissement d’un cadre juridique et institutionnel favorables à l’exercice du journalisme sont des ingrédients indispensables pour que la liberté de la presse soit une réalité.
La Pros. : Que faut-il faire pour garantir une presse véritablement libre dans un pays comme la RDC où le journaliste travaille dans la plus grande précarité ?
AF : Les autorités ont leur rôle à jouer en garantissant un cadre protecteur et favorable à l’exercice d’un journalisme de qualité, en soutenant les acteurs de la presse et en développant des cursus de formation en amont et pendant la carrière des journalistes qui permettent d’avoir des professionnels de qualité. La corporation doit aussi faire sa part notamment, en formant les jeunes journalistes et en mettant en place un système d’autorégulation crédible et efficace. Lorsque les journalistes sont jugés par leurs pairs, cela évite de nombreux abus et restrictions illégitimes de la liberté d’information. Cela exige aussi de la profession de mettre en place un système crédible, efficace et à même de prendre des sanctions lorsque des dérives éthiques et déontologiques ont été constatées.
La Pros.: Chaque année, les différentes statistiques des menaces et des violences indiquent que le journalisme constitue l’un des métiers les plus périlleux en RDC. Qu’attendez-vous des organisations professionnelles des médias en RDC qui reste une démocratie fragile ?
AF : RSF, en lien avec des organisations locales comme l’UNPC et JED, mène un plaidoyer qui a deux objectifs : renforcer la sécurité des journalistes et améliorer l’environnement légal dans lequel ils évoluent. Nous avons proposé la mise en place d’un mécanisme national dédié à la protection et la sécurité des journalistes ainsi qu’une refonte de la loi sur la presse de 1996 afin de consacrer la fin des peines privatives de liberté pour les journalistes. Ces deux chantiers prioritaires constituent des solutions concrètes pour améliorer durablement la liberté de la presse dans le pays.
La Pros. : Pensez-vous vraiment que les réformes du cadre légal constituent une piste de solution pour assurer la meilleure protection des journalistes au pays?
AF : Ce sont les fondations sur lesquelles repose l’exercice du journalisme. On ne pourra rien construire sur les bases actuelles qui sont à la fois obsolètes et extrêmement répressives. Les délits de presse, la calomnie et l’injure sont passibles de sanctions disproportionnées comprenant des peines de prison, de fortes amendes et même la peine capitale pour des faits constitutifs de “trahison”. Un cadre légal plus protecteur permettra aux journalistes qui effectuent bien leur travail d’être mieux protégés, d’exercer leur rôle de quatrième pouvoir, de lutter plus efficacement contre la corruption et de favoriser l’émergence d’un journalisme de qualité. Il rendra aussi plus légitimes, plus proportionnées et plus applicables les sanctions prises contre celles et ceux qui outrepassent leurs droits à la liberté d’expression.
La Pros. : En cette journée du 3 mai, avez-vous un message particulier à adresser aux rédactions africaines qui ont perdu les leurs dans l’exercice de leur profession ?
Arnaud FROGER : RSF leur adresse tout son soutien. La lutte contre l’impunité est l’un des grands fléaux qui menacent le journalisme. 90% des cas de journalistes assassinés restent impunis. En RDC, le journalisme continue à tuer. J’ai une pensée particulière pour Papy Mahamba Mumbere, ce journaliste de la radio communautaire de Lwemba dans l’Ituri qui a payé de sa vie son engagement dans la riposte contre Ebola. Il venait d’animer une émission sur ce sujet lorsqu’il a été abattu. Il n’est plus acceptable qu’un journaliste se fasse tuer et que rien ne se passe. La mise en place d’un mécanisme national dédié à leur protection et à leur sécurité comme nous le proposons est nécessaire pour que les acteurs de la société civile en lien avec les autorités puissent alerter sur des cas d’exactions importants et faire le suivi de l’enquête. La volonté politique ne suffit pas. Il faut des actes et des instruments pour que des effets concrets puissent être observés.

Propos recueillis par Jordache Diala

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