Le 30 juin dernier, alors que les autorités établies et le peuple portaient les reliques du héros national Patrice Emery Lumumba dans le mausolée préparé en son honneur à Kinshasa, afin de pérenniser son brillant passage sur cette terre de nos ancêtres ; l’Organisation des Nations Unies,   par le vote d’une résolution lourde de signification,  nous infligeait un message fort.Faut-il rappeler qu’en relations internationales, aucun geste, aucune parole, aucune absence, ni aucun silence n’est vide de sens, tout a une signification et devrait s’analyser en tenant compte du contexte de son occurrence ?

Ainsi, nous Congolais, brillants auto-proclamés ou médiocres désignés comme tels, partisans du pouvoir ou opposants, devrions nous efforcer de comprendre le mieux possible pourquoi - le jour de l’anniversaire de notre accession à la souveraineté ; alors que nous recevions, 61 ans plus tard, la relique d’une des personnalités qui symbolisent le mieux notre lutte pour la dignité ; pendant qu’une des localités importantes située à une frontière délicate de notre pays (Bunagana)  était sous l’occupation rwandaise – l’ONU choisissait de nous assener un coup diplomatique et stratégique si important, si lourd de sens et, pourquoi ne pas le dire franchement, si perfide ?

Il y a perfidie parce que plusieurs de nos prétendus amis de la scène internationale maitrisent l’agenda du Conseil de sécurité et certains contrôlent directement, mot à mot, la plume qui rédige les résolutions de l’organisation pour ce qui nous concerne.  Nous ont-ils été favorables ?  Absolument pas, bien au contraire !  Il serait donc sage  d’enregistrer que ni le moment, le 30 juin, ni la présence du Rwanda sur notre territoire, ni le contenu de la résolution 2641 ne sont l’œuvre  d’une quelconque distraction, inattention ou d’une maladresse. Ce texte est une réponse, reflétant exactement, et même parfaitement l’analyse que font de nous, depuis longtemps, les puissances qui dominent l’ONU.

La signification du message

Puisque certains de nos compatriotes, des intellectuels,  des Ministres et même des Ambassadeurs étrangers s’évertuent encore à affirmer que la RDC n’est plus sous embargo depuis la résolution 1807 de 2008 ; ce qui est vrai ! Répondons qu’un pays contraint à l’obligation de  soumettre ou de notifier la liste de ses achats d’armements à une organisation internationale susceptible de la divulguer, fusse que discrètement ou même accidentellement, est dans les faits,  et ceci concrètement sous le contrôle de ses ennemis. N’est-ce pas pire qu’un embargo franc, pur et simple. On ne va pas chez le marchand d’armements comme on entre chez le boulanger !

Alors quels messages les puissances dominantes de l’ONU nous ont-ils adressé à l’occasion de notre fête nationale, en ce 30 Juin 2022 ? Aujourd’hui,  comme par le passé, sous Joseph Kasa-Vubu, Joseph Mobutu, Laurent-Désiré Kabila et Joseph Kabila, les puissances n’ont jamais voulu, ni souhaité, ni même toléré de voir la RD Congo prendre le chemin de la puissance, d’une franche stabilité ou simplement d’un relatif bien-être.

Si à l’époque coloniale il s’agissait d’éviter de former une quelconque élite pour éviter les velléités d’émancipation, depuis l’indépendance formelle du 30 juin 1960, le pari demeure de maintenir, coute que coute, la RD Congo sous une certaine influence et dans une situation de fragilité tant institutionnelle, économique, sociale que sécuritaire. L’Occident, notamment, mais elle n’est pas la seule dans cette posture, tire des avantages énormes de cette situation.

Ce n’est donc pas elle, ni les autres d’ailleurs, qui viendra modifier une configuration qui l’avantage. Il faut, sincèrement, avouer que nous-mêmes Congolais n’avons pas montré, jusqu’ici, une grande énergie pour modifier cette injuste réalité.

Aux yeux des puissances dominantes actuelles nous sommes un peuple exploitable, méprisable, situé à la périphérie d’un monde globalisé, juste bon pour consommer les surplus de la production industrielle mondiale la plus médiocre et corvéable à souhait dans les chaines de production des matières premières

Ecoutez ou lisez en quels termes les dominants parlent ou écrivent sur nous, en comparaison des discours qu’ils tiennent à propos des autres peuples du monde. Examinez le comportement d’indifférence de la MONUSCO à l’égard de la souffrance de nos populations de l’Est, après plus de vingt ans de présence. Il est heureux de constater que l’immense majorité des Congolais prend actuellement conscience de cet état des choses.   

Pour revenir à l’embargo ou à l’obligation de notification, laissez-moi affirmer que rien ne nous arrivera, alors rien, si nous ne nous conformons pas à l’exigence de notification de la résolution 2641. Bien au contraire, c’est en respectant cette injustifiée notification que nous pêcherons contre notre souveraineté. L’histoire récente est remplie des résolutions non appliquées, sans conséquence aucune.

Quelles enseignements à tirer ?

En toute modestie, permettez-moi de suggérer humblement, chers compatriotes, d’examiner, quelques principes simples ou fondements élémentaires que nous devrions tirer de notre dernier déboire national au Nations Unies :

  • Au point de vue interne, il serait vain, voire léger et irresponsable qu’un quelconque groupe politique s’estime heureux de cette importante difficulté de la diplomatie nationale. Ce chalenge exige de nous tous, une attitude de modestie dans l’analyse du cas, des propositions de réponses nationalistes, patriotiques, étudiées et cohérentes.
  • Au point de vue internationale, il serait irresponsable et notoirement naïf de croire que les puissances étrangères modifient les fondements de leurs réflexions et leurs objectifs de politique étrangère en fonction de la sympathie ou de l’inimitié que leur inspirent nos dirigeants à un moment ou à un autre.
  • Les politiques étrangères des puissances découlent principalement de la perception, objectivo-subjective, que celles-ci se font des avantages qu’elles peuvent aisément tirer des pays avec lesquelles elles coopèrent. Dans ce domaine, le bon droit, la beauté des paysages, l’immensité géographique, la langue parlée, les idéologies, les belles cultures musicales, les amitiés entres les hommes et autres considérations découlant des bons sentiments ne pèsent absolument pas.
  • Du point de vue de la gestion régulière des relations diplomatiques, la préparation minutieuse des dossiers, la recherche des informations, notamment auprès et au sujet des puissances décisives, la fréquentation des membres non permanents du Conseil de sécurité et l’anticipation sont des règles d’or, que personne n’a jamais vraiment parfaitement maitrisé. Mais il faut persévérer !
  • Afin de minimiser une prégnance trop importante de la légitime subjectivité de nos responsables ou plénipotentiaires des Affaires étrangères, il serait bon, je dirai urgent, que nos nombreuses intelligences, universitaires, professionnelles, sécuritaires et autres en cette matière délicate, ouvrent un dialogue apaisé  pour aboutir à l’élaboration d’une doctrine congolaise de nos relations extérieures.  En effet, quelque soient nos intelligences, il devient franchement hasardeux de laisser la conception et la conduite de nos relations extérieures au grès de nos croyances du moment et convictions personnelles, sous l’influence de nos contradictions internes ou des faits des faits conjoncturels.

A la recherche d’une doctrine

En fait, c’est quoi une doctrine de politique étrangère ? Sans entrer dans des considérations académiques savantes, on pourrait admettre  qu’il s’agit d’un énoncé qui fixe les valeurs, les principes et  les règles de base qu’une Nation prend en compte dans l’élaboration et la conduite de sa politique étrangère. 

Une doctrine de politique étrangère est donc l’aboutissement d’une réflexion stratégique globale partant de la géographie, de l’histoire, du niveau de développement,  de la structure économique de son pays, et de ses ambitions ; tout ceci placés dans le cadre des rapports des forces régionales, continentales et internationales existants ; en tachant de ne pas ignorer les valeurs culturelles des puissances dominantes de la période et  en ayant à l’esprit qu’en dépit de l’existence du droit internationale, il n’existe pas de gendarmerie des Nations, ni d’amitié entre les Etats, mais seulement des intérêts évolutifs, aujourd’hui possiblement convergents, demain divergentes, voire contradictoires et mêmes antagonistes.

C’est donc à partir de ces considérations de base qu’une Nation comme la nôtre, pourrait mieux apprécier sa situation, fixer ses objectifs, opérer ses choix de valeurs, poser ses principes et enfin concevoir et élaborer les méthodes d’approche de ses diplomates.  Disposant d’une telle doctrine, murement pensée, construite après des larges échanges,  et  consensuellement élaborée et accepté, nos diplomates auront leur travail facilité et la République saura mieux préparer et anticiper ses résultats. 

Les historiens ne cessent de nous rappeler que les doctrines et les pratiques de politiques étrangères des Nations fortes et stables n'évoluent que très peu.

Et pourtant, la disposition d’une doctrine de politique étrangère, aussi élaborée et sophistiqués soit-elle, ne sera jamais une panacée, une solution à tout. Le suivi pointilleux et vigilant des dossiers, l’étude détaillée de chaque évènement, régional, continental ou  international, situé dans son contexte seront d’un grand apport stratégique. Insistons sur le fait important que la contribution des services d’intelligence, internes et externes, ne déroge pas à ce grand apport stratégique. En fait, la diplomatie s’apparente beaucoup à la guerre ; ni Platon le philosophe  le Grec, ni Thucydide dans sa guerre du Péloponnèse, ni Clausewitz le stratège allemand, encore moins le sociologue Français Raymond Aron ne me contrediront.

Et si à tout hasard, les influenceurs de la Nation arrivaient à convaincre les décideurs de donner la moindre considération à ces modestes lignes, je conseillerai vivement de mettre au centre de cet énoncé de doctrine les valeurs telles que la souveraineté, la dignité, l’intangibilité de nos frontières et le panafricanisme.

Que ne faut-il pas faire pour éviter les humiliations comme celle de la résolution 2641 de l’ONU du 30 juin 2022 ?