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*Après deux reports, le Roi des Belges a fini par effectuer une visite remarquée en RDC. Cette visite s’est caractérisée  par sa longue durée, près d’une semaine, et par la qualité des contacts noués : outre les échanges politiques, le roi est allé à la rencontre des  jeunes de Lubumbashi, de la population du village Katanga et des  femmes victimes de violences sexuelles à l’Hôpital de Panzi à Bukavu, au Sud-Kivu,  où le Docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018, accomplit un formidable travail de réhabilitation des  mères et de filles congolaises meurtries par des viols massifs utilisés comme arme de guerre.

Quelles leçons peut-on tirer de ce séjour historique ?

D’abord cette visite a revêtu une dimension plus profonde que les autres. Les deux précédents rois avaient effectué en RDC des visites quasiment protocolaires. Baudouin était venu proclamer l’indépendance du Congo belge tandis qu’Albert II s’était déplacé pour assister au cinquantième anniversaire de celle-ci. Avec le roi Philippe un changement s’est produit.

Certes,  les intérêts économiques de la Belgique ont été des enjeux réels de cette visite, le royaume cherchant à revenir au Congo où les richesses minières entre autres, convoitées et exploitées par d’autres tels que la Chine, pourraient aussi lui profiter. Toutefois l’ancienne puissance coloniale a confirmé à travers ce séjour sa volonté d’assumer lucidement et courageusement son histoire avec le Congo. Suite à la sortie  de l’ouvrage de Ludo De Witte en mai 2000, l’assassinat de  Lumumba, une commission d’enquête parlementaire fut mise sur pieds en juillet 2020 en vue d’élucider l’assassinat de Lumumba et ses compagnons.

Depuis le 17 juillet 2020, une commission parlementaire travaille sur le passé colonial de la Belgique au Congo mais aussi au Rwanda et au Burundi. La restitution d’une dent de Patrice Lumumba ainsi que « le prêt » d’un masque suku relèvent de ce retour à l’histoire, sans oublier la décoration du caporal Kinyuku, combattant de la seconde Guerre mondiale.

Il s’agit bien de gestes symboliques qui appellent des actions plus profondes portant sur le règlement du contentieux belgo-congolais, la réhabilitation de Simon Kimbangu injustement condamné en 1921, les réparations dues aux victimes des « zoos humains » et des anciens combattants des deux guerres mondiales, la restitution de l’immense patrimoine artistique spolié et stocké au musée de Tervuren.

Certes,  le roi n’a pas présenté des excuses au peuple congolais, peut-être  pour ne pas ouvrir une brèche dans la problématique des réparations à un pays qui, tout en subissant encore l’impact de l’oppression coloniale, a largement contribué à la prospérité de la Belgique et à la victoire des Alliés lors de la seconde Guerre mondiale. Toutefois, l’on assiste à une mutation dans le regard sur l’histoire et ses acteurs.

A l’occasion de la célébration du soixantième anniversaire de l’indépendance de la RDC, le roi Philippe avait exprimé ses regrets au sujet de l’oppression coloniale subie par le peuple congolais. Ces regrets ont été réitérés lors de sa récente visite. Ainsi là où Léopold II évoquait la « mission civilisatrice » de la Belgique au Congo et où Baudouin vantait le « génie » de Léopold II, Philippe fustige sans ambages l’exploitation et le racisme.

Dès lors, en dehors de  quelques exceptions, les héroïques colonisateurs et civilisateurs sont vus comme des exploiteurs et des racistes. Les grandes entreprises belges telles que l’Union Minière du Haut Katanga, la Société Générale et bien d’autres ont soumis la population et les richesses congolaises à une exploitation forcenée qui augurait la prédation d’aujourd’hui.

La mutation la plus spectaculaire concerne la personne de Patrice Lumumba. Un des membres de la délégation belge, le secrétaire d’Etat Thomas Dermines, s’est dit comme jeune ministre, influencé par le héros national congolais. Pour mesurer la portée d’un tel propos, force est de se rappeler à quel point le premier ministre congolais était haï par l’opinion belge. On le présentait comme le diable, même sur le plan physique. D’aucuns appelaient à le tuer, simplement. Il sera,  en effet,  exécuté sans procès, par une escouade de soldats congolais commandée par un officier belge, sous l’œil satisfait de quelques politiciens congolais.  Son corps dépecé et dissous dans l’acide, un des réalisateurs de cette ignoble opération gardera une dent de Lumumba comme un trophée de guerre.

Des officiels belges avaient activement favorisé l’élimination politique et physique du Premier ministre, comme ils l’avaient déstabilisé en encourageant et en encadrant les sécessions du Katanga et du Sud-Kasaï. 62 ans plus tard, comment ne pas parler de la revanche du paria et même plus, de l’hommage du bourreau ? La personne du roi n’est évidemment pas en cause, lui-même ayant manifesté son intérêt pour le Congo et sa sensibilité aux souffrances de son peuple.

Le bourreau ici,  c’est la Belgique officielle des années 60, représentée par ses successeurs reprenant, à travers le discours royal, les dénonciations de Lumumba qui suscitèrent l’ire du roi Baudouin à la cérémonie de proclamation de l’indépendance et furent, sans doute, une des causes de son assassinat programmé depuis Washington. Le roi a en effet déclaré : «  le régime colonial comme tel était basé sur l’exploitation et la domination. Il était celui d’une relation inégale, en soi injustifiable, marqué par le paternalisme, les discriminations et le racisme.

Il a donné lieu à des exactions et des humiliations ».

Cette déclaration n’est rien moins qu’un résumé des invectives passionnées de Patrice Lumumba lancées le 30 juin 1960 dans sa célèbre anaphore : nous avons connu le travail harassant, nous avons connu les ironies, les insultes et les coups, nous avons connu nos terres spoliées, nous avons connu des lois injustes, nous avons connu les souffrances atroces de la relégation etc.

Le discours royal, résonnant comme un écho à ces dénonciations, est le plus  bel hommage rendu à celui qui voilà 61 ans, fut diabolisé, insulté, détesté, déstabilisé parce qu’il avait osé fustiger le calvaire de son peuple. Il s’agit bien d’une réhabilitation. Sans citer Lumumba, le roi reconnait que celui-ci  avait raison.  Le héros martyr, le visionnaire lucide est ainsi réhabilité par l’ancienne puissance coloniale qui l’avait haï et contribué à son assassinat. Au-delà du discours royal relevons que l’ancienne métropole coloniale abrite des places et des artères au nom de Patrice Lumumba.

La portée de cette réhabilitation et de cet hommage a-t-elle été saisie par l’opinion et les élites congolaises ? On ne le dirait pas.  Les responsables belges semblent s’être montrés plus engagés à assumer le passé colonial que leurs homologues congolais qui ont déclaré plus ou moins ouvertement que seul l’avenir importait. Les différents discours ont laissé l’impression que les Belges expliquaient aux Congolais que l’histoire est importante et qu’elle ne peut être négligée. Il n’y a pas en RDC d’initiatives comparables à celles qui ont été prises en Belgique  au niveau du parlement.

Pourtant le passé aussi importe et il doit être constamment questionné comme l’a suggéré un membre de la  délégation belge. D’un point de vue congolais, le passé colonial doit être constamment revisité et questionné pour élucider la conception du pouvoir héritée du système colonial et encore présente, liée à une mentalité d’ « évolué » dans le chef des gouvernants, pour cerner les causes de l’extraversion économique et culturelle du pays, circonscrire la genèse du complexe d’infériorité et de la haine de soi qui accablent le peuple congolais, mettre en exergue la résistance à la domination que les congolais doivent encore s’approprier  aujourd’hui face à toutes sortes de menaces : certes la résistance  de Lumumba mais aussi, bien avant , celle d’un Kalamba Mukenge ou d’un M’siri opposés à la pénétration coloniale, celle d’un Kimbangu annonçant l’émancipation future de l’homme noir, celle de Kandolo et Mukalamushi mutinés contre la Force Publique, celle des Azandé et des Pende combattant l’oppression, pour ne citer que ceux-là.

Connaitre le passé et le faire connaitre de la jeunesse congolaise et africaine n’est pas inutile au nom de l’avenir à construire mais indispensable pour construire cet avenir. En comparant la situation sécuritaire à l’Est de la RDC à l’invasion russe de l’Ukraine, le Premier ministre belge a renvoyé les Congolais à leur histoire, celle des autres peuples où  les velléités expansionnistes n’ont jamais cessé, celle de leur propre pays toujours en butte à une instabilité entretenue de l’extérieur.

Le Docteur Denis Mukwege a sollicité et obtenu de la Belgique son soutien à l’instauration de la justice transitionnelle en RDC. Le gouvernement aurait pu aussi demander au royaume d’appuyer notre pays  dans son combat pour la mise en œuvre du rapport Mapping et la création d’un tribunal pénal international pour le Congo. Encore faut-il que ce double objectif soit considéré comme une priorité diplomatique.

Pour conclure,  la visite du roi des Belges et les différentes déclarations faites à cette occasion sont une forte interpellation pour l’opinion et les responsables congolais, sommés  d’entamer le travail, plus que nécessaire, de mémoire et de reconstruction du récit national.

La reconnaissance par le roi des Belges des crimes dénoncés,  il y a 62 ans par Lumumba appelle la jeunesse congolaise à  voir en celui-ci  un exemple d’homme de conviction,  à se donner un idéal et à le défendre avec courage quelle que soit l’adversité. Par ailleurs l’amnésie est un suicide pour tout peuple tandis que la conscience historique est une des voies obligées du salut.

Il y a erreur à considérer le passé colonial comme une page tournée alors qu’elle manifeste son impact dans la vie quotidienne au Congo et que la Belgique continue à l’étudier et à l’assumer dans les plus hautes sphères de l’Etat.

De ce point de vue,  un symbole fort comme la fête nationale ne doit plus être différée. Peu de pays passent trois ans successifs sans célébrer la fête nationale, comme si elle était un luxe. En RDC le 30 juin devrait toujours être un jour sacré comme le proclame notre hymne national.

Jour pour lequel beaucoup sont morts et sont oubliés. Jour qui symbolise notre volonté commune de  dresser nos fronts, de rester debout et de cultiver l’unité nationale qui reste toujours un défi à relever.

Jour où nous réaffirmons notre serment de construire, face à la déliquescence de l’Etat et de la société, un pays plus beau qu’avant. Ce 30 Juin coïncide avec le retour au pays natal des restes du héros national.

Voilà une occasion unique de redécouvrir la personnalité de ce patriote exemplaire et panafricaniste visionnaire, de se réapproprier ses valeurs, son idéal et son rêve pour un Congo uni, libre et prospère.

 

 

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