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 Conférence prononcée lors du colloque : « Gestion de l’information en période de conflits en Afrique et dans le monde : Regards croisés, prismes médiatiques, grille de lecture »

IFASIC, le 06 mai 2022

INTRODUCTION

On prête à Hiram Johnson, sénateur américain en 1917, l’aphorisme suivant : « Sans doute la vérité est-elle toujours la première blessée quand la guerre éclate. » Cependant, de quelle vérité s’agit-il, s’interroge John Horne, puisque : « Les faits et les actes les plus tangibles peuvent être difficiles à contrôler quand il manque les moyens d’investigation qui seraient normaux en temps de paix (moyens juridiques, politiques, journalistiques, intellectuels ou autres (…). Ainsi, la vérification factuelle est-elle réduite par la guerre.»

Si la vérité, quelle qu’elle soit, est « blessée », c’est qu’un autre énoncé prend sa place. Cet autre, c’est le mensonge.

Nous adoptons dans cet exposé la posture de Jochen MECKE, qui considère que « le mensonge est un acte linguistique ou bien sémiotique caractérisé par les points suivants :

«- Dans chaque mensonge, il y a une divergence entre ce que l’on pense et ce que l’on dit, c’est-à-dire entre opinion et énonciation ou bien sentiment et expression ;

« - Cette divergence est dissimulée ;

« - La dissimulation de la divergence entre opinion et expression peut servir différents objectifs qui, en général, restent également cachés.»

Si le mensonge est un acte de langage, on peut le situer dans les trois domaines sémiotiques que distinguait déjà si bien Charles Morris, chacune donnant lieu à une question. A ce titre, et pour rester dans la droite ligne de la suggestion des organisateurs, de tels énoncés peuvent être soumis aux interrogations suivantes :

  1. La sémantique, c’est-à-dire la relation entre le signe et le monde : Quel est le lien entre tel énoncé et le réel ? On pose ici le problème de la valeur de vérité ;
  2. La syntaxe, définie comme la relation que les signes entretiennent entre eux : Comment l’énoncé est-il organisé et présenté ?;
  3. Enfin, et enfin la pragmatique, qui désigne les relations entre les signes et leurs utilisateurs : Quels effets spécifiques ou perlocutoires l’énoncé implique-t-il ?

Je formule les hypothèses suivantes :

  1. Les niveaux sémantique et pragmatiques présentent une structure polyphonique : ils renvoient à l’énonciateur, ici le pouvoir politique et militaire, auteurs réels de messages, responsables de leur valeur de vérité et qui, par les intentions qui les animent, programment les effets voulus ;
  2. Le niveau syntaxique engage une double responsabilité : celle de ces instances, mais également celle des médias, car ils peuvent décider de la forme, bref, de l’organisation et de la structure des textes.
  3. Enfin, le niveau syntaxique renvoie aussi bien à l’intérieur du texte qu’à son extérieur, construisant un hypertexte autour des informations et des arguments de même contenu sémantique. Le terme d’hypertexte, inventé en 1965 par Ted Nelson, est défini par Tim Berners Lee comme « Du texte qui ne se limite pas à être linéaire (…). L’hypertexte est du texte qui contient des liens vers d’autres textes »

J’articule enfin cette réflexion en deux grandes parties : la première est essentiellement théorique et tente de débroussailler le concept de mensonge suivant les orientations épistémologiques annoncées ; la seconde est consacrée à l’étude des cas historiques. J’en ai retenu deux : la dépêche d’Ems, qui fut à l’origine de la guerre franco-allemande en 1870, et l’argumentaire de l’administration Bush justifiant l’entrée en guerre contre l’Irak de Saddam Hussein en 2009.

PREMIERE PARTIE : THEORIES 

  1. VERITE ET MENSONGE DANS UNE PERSPECTIVE PHILOSOPHIQUE

Le point de vue philosophique s’exprime en deux grandes tendances : d’un côté, les philosophes du compromis, ceux qui, tout en réprouvant le mensonge, agréent des conditions dans lesquelles il peut s’avérer utile ; de l’autre, les philosophes radicaux, ceux qui ne transigent nullement avec le mensonge et ne lui trouvent aucune circonstance atténuante. Dans la première catégorie, Pierre Sarr situe par exemple Platon, qui distingue le mensonge véritable, qui est délibéré, du mensonge en parole, lequel ne porte pas préjudice à autrui, car il est licite, il peut être utile et a même un rôle thérapeutique. Ce mensonge est utilisé à l’égard des ennemis et de nos amis qu’une folie quelconque ou un déficit de jugement conduirait à une entreprise mauvaise. Le mensonge serait donc une sorte de remède capable de les en détourner.

Dans la catégorie des philosophes radicaux, Sarr situe Saint Augustin qui récuse toutes les sortes de mensonge, quels qu’ils soient : Les mensonges blasphématoires (contre les divinités), les mensonges injustes, qui font du tort à autrui, es mensonges  gratuits destinés à agrémenter la conversation qui, que paraissent innocents, indiquent que ceux qui les profèrent accordent plus d’importance à leur personne qu’à la vérité, enfin, les mensonges « honnêtes » (ceux qui profitent à quelqu’un sans nuire à quelqu’un d’autre, type considéré comme licite par les prédécesseurs de Saint Augustin, mais que lui condamne, car il « est pernicieux de commettre le mal en vue du bien » ; il estime, de manière radicale, que « (…) les biens de l’âme étant supérieurs aux biens corporels, il est préférable de sauver son âme en vue de la vie éternelle  plutôt que de vouloir préserver par un mensonge sa propre vie ou celle d’autrui » et enfin, ceux destinés à l’amélioration morale ou spirituelle : prenant le contrepied de Quintilien, qui considérait que « l’homme de bien peut défendre la cause d’un accusé dont on pourrait espérer un changement de comportement, et de Jean Chrysostome, pour qui le mensonge proféré pour guérir les âmes est excusable, Saint Augustin affirme, comme dans sa réaction au type précédent, que l’homme qui ment pour faire le bien se porte lui-même préjudice par le simple fait qu’il ment). Le mensonge pour éviter un outrage corporel impur : selon les manichéens par exemple, une femme poursuivie par un libertin peut mentir pour échapper à un outrage corporel. Ce à quoi Saint Augustin répond qu’un acte commis sur notre corps sans notre consentement ne saurait nous souiller. « De surcroît, la pureté de l’âme étant de loin préférable à celle du corps, il faut éviter de rendre l’âme impure par un mensonge pour sauvegarder la pureté corporelle. »

Le second philosophe radical sur la question est Emmanuel Kant qui développe ses thèses sur le mensonge en réaction à celles présentées par Benjamin Constant (1767-1830). Constant publie en 1797 un texte intitulé Des réactions politiques. Il y défend l’idée que le mensonge n’est pas toujours chose détestable, et que la vérité ne peut être dite qu’à ceux qui y ont droit. Son texte serait une réaction aux propos d’un ‘philosophe allemand’ (non cité dans le texte) : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue  et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime » (p.123).

Constant réfute une telle conception en déclarant : « Dire la vérité est un devoir. Qu’est-ce qu’un devoir ? L’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droit, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui » (p.124). Commentant ces propos de Constant, René Auclair (1991) les resitue dans leur contexte historique. En effet, note-t-il, il s’agit de la période marquée par la Révolution, et surtout la terreur instaurée par Robespierre. De nombreuses personnes ont été promises au bûcher, et beaucoup y ont échappé grâce à la ruse, à la tromperie ou au déni.

Kant écrit : « Être véridique dans les propos qu’on ne peut éluder, c’est là le devoir formel de l’homme envers chaque homme, quelle que soit la gravité du préjudice qui peut en résulter pour soi-même ou pour autrui. Et même si, en falsifiant mon propos, je ne cause pas de tort à celui qui m’y contraint injustement, il reste que telle falsification, qu’on peut nommer également pour cette raison un mensonge (même si ce n’est ps au sens des juristes), constitue, au regard de l’élément le plus essentiel du devoir en général, un tort : car je fais en sorte, autant qu’il est en mon pouvoir, que des propos (des déclarations) en général ne trouvent aucun crédit et, par la suite, que tous les droits fondés sur des contrats deviennent caducs et perdent toute leur force ; ce qui est un tort causé à l’humanité en général » (E. Kant, 1994, pp.98-99).

La fin de cet extrait comporte l’un des arguments les plus importants : on aurait tort de penser que le mensonge ne nuit pas toujours à autrui ; le mensonge même s’il ne nuit pas à un autre homme, « il nuit à l’humanité en général et rend vaine la source du droit ».  Le second argument est que, pour le philosophe, la vérité est un devoir, et il le situe même au fondement de tous les devoirs qui doivent se fonder sur un contrat ; lui concéder la moindre exception rend vain ce contrat. « Il y a donc, écrit-il, un commandement sacré de la raison, qui commande inconditionnellement et qu’aucune convenance ne doit restreindre : être véridique (honnête) dans toutes ses déclarations » (idem, p. 100).

Ces deux grandes tendances sont présentées dans le tableau ci-après :

COMPROMIS

RADICAUX

PLATON : distingue le mensonge véritable, qui est délibéré, du mensonge en parole, lequel ne porte pas préjudice à autrui, car il est licite, il peut être utile et a même un rôle thérapeutique. Ce mensonge est utilisé à l’égard des ennemis et de nos amis qu’une folie quelconque ou un déficit de jugement conduirait à une entreprise mauvaise. Le mensonge serait donc une sorte de remède capable de les en détourner

SAINT AUGUSTIN : récuse toutes les sortes de mensonge, quels qu’ils soient : même les mensonges « honnêtes » (ceux qui profitent à quelqu’un sans nuire à quelqu’un d’autre, type considéré comme licite par les prédécesseurs de Saint Augustin) sont condamnés, car il « est pernicieux de commettre le mal en vue du bien » ; il estime, de manière radicale, que « (…) les biens de l’âme étant supérieurs aux biens corporels, il est préférable de sauver son âme en vue de la vie éternelle  plutôt que de vouloir préserver par un mensonge sa propre vie ou celle d’autrui ».

 

EMMANUEL KANT : développe ses thèses sur le mensonge en réaction à celles présentées par Benjamin Constant (1767-1830), qui défendait dans un texte publié en 1797, intitulé Des réactions politiques, l’idée que le mensonge n’est pas toujours chose détestable, et que la vérité ne peut être dite qu’à ceux qui y ont droit.

« Être véridique dans les propos qu’on ne peut éluder, c’est là le devoir formel de l’homme envers chaque homme, quelle que soit la gravité du préjudice qui peut en résulter pour soi-même ou pour autrui. Et même si, en falsifiant mon propos, je ne cause pas de tort à celui qui m’y contraint injustement, il reste que telle falsification, qu’on peut nommer également pour cette raison un mensonge (même si ce n’est pas au sens des juristes), constitue, au regard de l’élément le plus essentiel du devoir en général, un tort : car je fais en sorte, autant qu’il est en mon pouvoir, que des propos (des déclarations) en général ne trouvent aucun crédit et, par la suite, que tous les droits fondés sur des contrats deviennent caducs et perdent toute leur force ; ce qui est un tort causé à l’humanité en général »

De ce panorama sur le mensonge dans la pensée philosophique, on peut conclure que le mensonge en temps de guerre ressortit à une conception proche de celle des philosophes du compromis.

  1. LE POINT DE VUE SEMIOTIQUE SUR LA VERITE ET LE MENSONGE

Dans la sémiotique greimassienne : la problématique de la vérité et du mensonge est placée dans le cadre de l’opérationnalisation du lexème « être ».

Il renvoie à trois acceptions différentes : a) il sert de copule dans les énoncés d’état ; b) « Il est également utilisé pour dénommer la catégorie modale de la véridiction : être/paraître » ; c) il désigne le terme positif du schéma de l’immanence et se trouve alors en relation de contrariété avec le paraître.

Les deux lexèmes « être » et « paraître » sont alors articulés dans un carré sémiotique des modalités véridictoires, qu’ils représentent comme ceci :

                                     Schéma des modalités véridictoires

 
   

Quatre paradigmes se dégagent : celui de la vérité, de la fausseté, du secret et du mensonge.

Ils sont déductibles de deux dimensions : la manifestation (schéma qui oppose le paraître au non-paraître) et l’immanence (schéma de être/non-être).

C’est « entre ces deux dimensions de l’existence que se joue le « jeu de la vérité » : inférer, à partir de la manifestation, à l’existence de l’immanence, c’est statuer sur l’être de l’être.»

Le mensonge, dans cette optique, relève du paraître et du non-être : il présente comme existant le « réel » évoqué dans les signes, mais qui n’a pas de factualité.

III. LES ENONCES A CONTENU POLEMOLOGIQUE AU REGARD DE LA THEORIE DES ACTES DE LANGAGE

III.1. Approche générale

John Langshaw Austin affirme que le langage ne fait pas que décrire des états de choses, mais qu’il faut, en plus de cette dimension descriptive, envisager une dimension performative du langage.

Certains énoncés, dits performatifs, ont pour particularité de n’être ni vrais ni faux car ils ne constatent ni ne décrivent un quelconque état de choses que dénotent leur sens. Ils sont eux-mêmes des actes ; ils accomplissent un acte par leur énonciation.

Exemple : « Je te promets de venir » ou « Je te baptise Clever » réalisent par leur énonciation, et dans des conditions adéquates, l’état de choses auquel réfère leur sens dénoté : le locuteur se voit lié par son engagement de venir, et la personne baptisée portera désormais le nom sous lequel elle a été baptisée. Ce type d’énoncés diffèrent donc de ceux qui représentent un fait ou un état de choses, et relèvent donc de l’ordre du constat ; mais il faut remarquer que même le constat, l’affirmation, est aussi un acte de langage.

Austin considère que lorsqu’on profère un acte de langage, on accomplit trois actes distincts : un acte locutionnaire, un acte illocutoire et un acte perlocutoire.

L’acte locutionnaire ou locutoire concerne la production de sons, de mots entrant dans une construction et douée d’une signification.

Le deuxième est l’acte illocutoire : il désigne l’acte posé par le fait de dire. Ainsi, on peut affirmer, ordonner, etc. Searle a distingué 5 types, selon le tableau ci-après:

Typologie des actes illocutoires selon Searle

TYPES

 

ASSERTIFS

But

Engager la responsabilité du locuteur (à des degrés divers) sur l’existence d’un état de choses, sur la vérité de la proposition exprimée

Direction

Va des mots au monde

Etat exprimé

La croyance que (p) est vraie

DIRECTIFS

But

Tenter (à des degrés variés), de la part du locuteur, de faire faire quelque chose par l’auditeur

Direction

Va du monde aux mots

Etat exprimé

La volonté que l’auditeur accomplisse une action définie par le contenu propositionnel

PROMISSIFS

But

Obliger le locuteur (toujours à des degrés divers) à adopter une certaine conduite future

Direction

Va du monde aux mots

Etat exprimé

L’intention de la part du locuteur d’effectuer l’acte décrit par le contenu propositionnel

EXPRESSIFS

But

Exprimer un état psychologique spécifié dans les conditions de sincérité à propos d’un état de choses spécifié par le contenu propositionnel

Direction

Sans (puisque la vérité est présupposée)

Etat exprimé

Les divers états psychologiques que l’on exprime en accomplissant les actes illocutoires de cette classe (remercier, féliciter, s’excuser, déplorer, etc.)

 

But

Mettre en correspondance le contenu propositionnel avec la réalité, l’accomplissement réussi garantissant que le contenu propositionnel correspond au monde

DECLARATIFS

Direction

Très particulière car elle va des mots au monde et du monde aux mots

 

Etat exprimé

Sans

Vérité et mensonge relèvent des assertifs ; ils sont qualifiés de vériconditionnels ou vérifonctionnels, c’est-à-dire qu’ils peuvent être dits vrais ou faux.

On peut donc leur appliquer le principe de non-contradiction, que les logiciens font remonter à Aristote. Ce principe postule que : « Personne ne peut croire qu’une même chose est et n’est pas (…). Si un même objet ne peut pas posséder, à la fois, des propriétés contraires (…) un seul et même homme ne peut pas croire à la fois qu’une même chose est et n’est pas » (PNC3). Ce principe est décliné en une version ontologique : « Aucun objet ne peut être et ne pas être quelque chose » ; et une version logique : « Aucun jugement n’est à la fois vrai et non vrai.» (idem).

Le troisième acte, enfin, est le perlocutoire. Il concerne les effets sur les sentiments, les pensées, les actes de l’auditoire, ou de celui qui parle, ou d’autres personnes encore. « On peut parler dans le dessein, l’intention ou le propos de susciter ces effets », écrit Austin. Cet acte est accompli non plus « en disant » (ce qui relève de l’illocutoire), mais « par le fait de dire » : en disant, on peut persuader, édifier, convaincre, avertir, demander, etc. Nous nous appuyons surtout sur ces deux derniers types.

Comme pour les actes locutoire et illocutoire, une typologie a été tentée. J.-P. Meunier et D. Peraya proposent ainsi deux critères pour distinguer les perlocutions :

PERLOCUTIONS

                    BUT                                                                               

 

EFFETS

 

Actes intentionnels

 

Correspondant à une intention préalable, non associée par définition à une illocution (non conventionnelle)

Correspondant à une intention en action, associée par définition à une illocution (conventionnelle)

Effets perlocutoires soumis aux conditions de réussite : « uptake » (linguistique) et félicité extralinguistique

       
       

accompli effectivement                non accompli

Actes non intentionnels

 

Pas de but

Pas d’intention d’aucune sorte de la part des locuteurs

Effets non intentionnels mais effectivement réalisés par l’auditeur

DEUXIEME PARTIE : LES ENONCES MENSONGERS EN TEMPS DE GUERRE ET DE CONFLIT : QUELQUES EXEMPLES HISTORIQUES

Dans le cadre de cette analyse, deux questions seront posées :

- quel est le fait annoncé par l’énoncé, et quel en est le contraire ? et subsidiairement, comment le fait contraire a-t-il été établi ?

- quel a été l’effet de l’énoncé mensonger (sur le plan cognitif et/ou conatif) ?

Je soumets à cette analyse deux mensonges historiques en temps de guerre ou de conflit : le premier est la dépêche d’Ems, qui fut à l’origine de la guerre franco-prussienne de 1870 ; le second est l’affirmation de hauts responsables américains accusant l’Irak de Saddam Hussein de détenir des armes bactériologiques de destruction massive pour justifier leur attaque contre ce pays. Ces deux récits sont choisis parce qu’ils relatent des guerres achevées, dont le corpus est aujourd’hui quasiment clos.

II.1. La dépêche d’Ems

II.1.1. Résumé de l’affaire

En 1870, l’Espagne fait face à un problème : sa reine, Isabelle, a abdiqué deux ans plus tôt suite à des contestations populaires, et le pays lui cherche un successeur. Le prince allemand Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen est candidat au trône. Mais en France, Napoléon III perçoit cette candidature comme une menace d’encerclement de la part de la Prusse. En février 1870, la France obtient du roi de Prusse Guillaume Ier le retrait de cette candidature. Mais, au mois de juillet, la France envoie de nouveau son ambassadeur à Berlin auprès du roi afin d’exiger que ce pays s’engage à ne plus jamais présenter aucune candidature. Le roi reçoit très brièvement l’ambassadeur et selon certaines sources, il lui aurait dit avoir approuvé la renonciation de son cousin et qu’il considérait tout sujet de conflit comme écarté. Un télégramme a été envoyé au chancelier Bismarck pour en faire la déclaration officielle, mais celui-ci a manipulé volontairement l’information, afin de provoquer le courroux de la France et la pousser à déclarer la guerre.

IV.1.1.1 Analyse

  1. Le niveau sémantique

Ce niveau gère les rapports entre le signe et le monde. Les premiers correspondent-ils au second, ou en donnent-ils une vision tronquée ?

L’histoire révèle que Bismarck a fait une synthèse de la dépêche que lui avait envoyé le conseiller diplomatique du roi de Prusse, mais en modifiant certains passages. Par exemple, là où la dépêche du conseiller diplomatique du roi a écrit : « Le comte Benedetti [l’ambassadeur de France] m’a arrêté au passage à la promenade pour me demander finalement d’une manière très indiscrète, de l’autoriser à télégraphier aussitôt à l’empereur que je m’engageais pour l’avenir à ne jamais plus donner mon consentement, si les Hohenzollern revenaient sur leur candidature », Bismarck écrit dans sa synthèse : « Sa Majesté le Roi là-dessus a refusé de recevoir encore l’ambassadeur français et lui a fait dire par l’aide de camp de service que Sa Majesté n’avait plus rien à communiquer à l’ambassadeur. »

On se trouve face à deux assertions concernant le même événement :

Le roi a reçu l’ambassadeur (version du conseiller diplomatique)

Le roi a refusé de recevoir l’ambassadeur (version Bismarck)

 

En appliquant le principe de non-contradiction, on voit tout de suite que l’une des deux assertions est fausse. En l’occurrence, c’est la seconde, celle de Bismarck, qui l’est, notamment parce qu’il l’a reconnu dans ses mémoires, sur lesquelles nous reviendrons tout à l’heure, dans l’analyse pragmatique.

  1. Le niveau syntaxique

Différentes étapes sont manifestes à ce niveau :

- Premièrement, la reconfiguration que Bismarck fait de la dépêche : il en retire les passages apaisants, à savoir le retrait de la candidature allemande à la couronne d’Espagne, mais il va centrer le message sur le refus du roi de parler à l’ambassadeur de France. Il s’en vantera dans ses mémoires en écrivant : « Non seulement par ce qu’il dit, mais aussi par la façon dont il aura été répandu, il produira là-bas sur le taureau gaulois l’effet du drapeau rouge.»

- Ensuite, le texte est remis à l’Agence Continentale, financée par son ami le banquier Gerson von Bleichröder depuis 1865.

L’agence télégraphie le texte à Havas, en y ajoutant l’information principale, à savoir la réponse du roi, mais au conditionnel : « Le roi aurait fait dire à M. Benedetti qu’il avait approuvé hautement la renonciation de son cousin au trône d’Espagne… »  Ce paragraphe est relégué au second paragraphe, tandis que le premier paragraphe est centré sur l’information mensongère parlant du refus du roi de recevoir l’ambassadeur. Ce premier paragraphe « met plutôt l’accent sur des détails mineurs, relatés au passé simple et présentés comme constituant un incident diplomatique : insistance de l’ambassadeur, courtoisie extrême de sa démarche, refus du roi de le recevoir, mention que le roi n’a plus rien à lui communiquer et recours à un adjudant de service pour le lui dire. » Or, ce terme d’adjudant, ressenti comme méprisant par la France pour un haut fonctionnaire, était la traduction malheureuse mais intentionnelle du mot allemand Adjutant, qui désigne un officier d’Etat-major, et en l’occurrence, ici, un aide de camp, et non un sous-officier dans l’armée française.

- Enfin, Bismarck fait diffuser gratuitement  des milliers d’exemplaires d’un numéro spécial de la Deutsche Allgemeine Zeitung, qui est son organe de presse officiel, dans lequel un article relatant sa version des faits est accompagné d’une caricature représentant l’ambassadeur de France harcelant le roi de Prusse en exigeant le retrait de la candidature querellée. Le même jour (le 13 juillet 1870), des manifestations éclatent à Paris, appelant à laver l’affront.

Les deux dernières séquences comportent, comme la première, un aspect sémantique, mais également un aspect syntaxique, construisant ce que nous avons appelé l’Hypertexte. Différents supports sont en effet mobilisés et se répondent dans la construction d’un sens commun.

Ces épisodes témoignent d’un travail sur le texte d’origine (la dépêche du conseiller diplomatique du roi au chancelier Bismarck), par des omissions volontaires, des ajouts, des illustrations, enchaînant différents éléments dans une sorte d’hypertexte savamment orchestré.

  1. Le niveau pragmatique

Le récit de cette affaire, surtout tel que raconté par Bismarck lui-même, dévoile clairement ses intentions : il sait que la France ne peut tenir militairement face à l’Allemagne (d’ailleurs, elle alignera deux fois moins de militaires que l’armée allemande) et veut l’amener à lui déclarer la guerre. Il y a une intention perlocutoire manifeste : faire agir, en titillant la fibre patriotique de l’ennemi.

En effet, avant de rédiger sa fameuse version de la dépêche, Bismarck a d’abord pris l’avis du chef des armées, Moltke, ainsi que du ministre de la guerre, Roon. Le premier lui déclare que la victoire est certaine et qu’il vaut mieux commencer la guerre au plus tôt. Dans ses mémoires, après son commentaire sur la manière de présenter les choses ainsi que sur l’effet que cela aura côté français, il déclare : « Le succès dépend cependant avant tout des impressions que l’origine de la guerre provoquera chez nous et chez les autres. Il est essentiel que nous soyons les attaqués. » Et de fait, l’initiative de déclarer la guerre reviendra à la France, exactement comme il l’avait souhaité.

IV.2. La guerre en Irak (2003)

IV.2.1. Résumé de l’affaire

Le 20 mars 2003 à 05h34 minutes, une coalition de 48 pays attaque l’Irak, après un ultimatum de 48 heures donné à Saddam Hussein et à ses deux fils de quitter le pays. Menée par les Etats-Unis, la coalition mène cette guerre pour les raisons ci-après :

- lutter contre le terrorisme : les Etats-Unis soupçonnaient en effet l’Irak d’être un allié d’Al-Qaïda et de l’avoir soutenu, sinon d’avoir contribué lors les attentats que ce mouvement du 11 septembre 2001 et auparavant, dans les attaques contre son navire militaire USS Cole ainsi que contre les ambassades américaines en Afrique ;

- éliminer les armes de destruction massive que l’Irak aurait stockées depuis la guerre contre le Koweït en 1990-91 et d’autres que le pays aurait commencé à fabriquer.

La guerre aboutit à la destruction d’une grande partie des infrastructures irakiennes, notamment militaires, ainsi qu’à l’arrestation de leaders du parti Baas au pouvoir et, plus tard, à la condamnation à mort et à la pendaison de Saddam Hussein.

IV.2.2. Analyse

  1. Le niveau sémantique

Les arguments développés par les Etats-Unis pour justifier l’entrée en guerre ont tous été démontrés comme faux, ainsi que le montre le tableau ci-après, dans lequel nous présentons d’une part les assertions américaines affirmant : 1. les liens entre le régime irakien et Al-Qaïda ; 2. la possession d’armes de destruction massive par l’Irak ainsi que les arguments sur lesquels ils se fondent et d’autre part, les arguments contraires ainsi que leurs sources.

Le principe de non-contradiction convoqué dans l’analyse précédente s’applique également ici.

Assertions américano-britanniques

Assertions contraires

Le régime irakien a des liens avec Al-Qaïda et a contribué à la préparation des attentats du 11 septembre et à d’autres attaques contre les intérêts américains

Arguments :

- Un officier des renseignements irakiens, diplomate à Prague, aurait rencontré le 9 avril 2001 un des terroristes qui avait lancé un avion contre les tours du WTC le 11 septembre

- Saddam Hussein a hébergé un ancien dirigeant d’Al-Qaïda en 1992

Il n’y a aucun lien entre le régime irakien et Al-Qaïda

Le 18 septembre 2001, Richard Clarke, conseiller spécial à la sécurité, adresse un mémo adressé à Condolezza Rice, alors conseillère à la sécurité nationale, dans lequel il explique qu’il n’existe aucune preuve de tels liens ou d’une quelconque participation irakienne à la préparation des attaques ; d’ailleurs, Ben Laden n’aimait pas Saddam Hussein à cause de son sécularisme. Le président irakien considérait même l’islamisme comme une menace contre son régime

- Un câble de la CIA du 13 mars 2003 émet de sérieux doutes sur cette information

- Selon la CIA, il ne s’agissait que de simples présomptions

L’Irak détient des armes de destruction massive

Arguments :

- Discours de G. Bush du 29 janvier 2002 : définit un axe du mal, auquel appartiennent la Corée du Nord et l’Irak. Ce dernier pays, selon Bush, développe de l’anthrax, un gaz neurotoxique

- Octobre 2002 : un rapport de la CIA affirme que l’Irak a maintenu ses projets de fabrication d’armes chimiques et a développé des armes biologiques, a acquis les moyens d’enrichir l’uranium

- 24 septembre 2002 : un rapport britannique affirme que l’Irak se fournit en uranium en Afrique (Niger)

- 5 février 2003 : Colin Powell, secrétaire d’Etat américain au Conseil de sécurité des Nations-Unies : « Chacune des déclarations que je fais aujourd’hui s’appuie sur des sources, des sources solides ». Il fait alors défiler des photographies de camions présentés comme des prototypes de laboratoires mobiles de recherche biologiques ainsi que des photos satellites d’usines d’armes chimiques et des bunkers, et présente un flacon de poudre blanche, qu’il dit être de l’Anthrax, responsable de la maladie du charbon.  

L’Irak ne détient pas d’armes de destruction massive

Arguments :

- L’Irak avait déclaré et détruit ses armes chimiques à la fin 1991 conformément à la résolution 687 du 3 avril 1991 et sous la pression de l’AIEA

- Entre 1992 et 1994, des enquêteurs de la Commission spéciale sur l’Irak (UNSCOM) avaient été chargés de détruire tous les agents chimiques déclarés par l’Irak

- Un ancien diplomate chargé d’enquêter sur l’uranium nigérien dont l’Irak aurait pu se servir déclare n’avoir rien trouvé

Le discours de Powell a été préparé par le secrétaire général de Dick Cheney, le vice-président ; Powell l’a d’abord rejeté en déclarant : « C’est de la merde ; rien ne se tient !»

- Le 23 juin 2004, il déclarera qu’il y avait peu de chance qu’il y ait eu des armes de destruction massive en Irak

- Le 12 janvier 2005, le porte-parole de la Maison-Blanche affirme que la mission américaine de recherche d’armes de destruction massive en Irak n’a rien trouvé

- En octobre 2015, Tony Blair, premier ministre britannique à l’époque des faits, fit part de ses regrets en raison des informations erronées qui avaient conduit à la guerre 

- Le plus important est que la plupart des informations, notamment celles présentées par Colin Powell au Conseil de sécurité des Nations-Unies, ont été fournies par RAFID AHMED ALWAN al-JANABI, surnommé « Curveball », ingénieur chimiste irakien qui avait fait défection en Allemagne. En 2007, il avouait avoir fourni de faux renseignements sur les armes biologiques ; en 2011, il confirmait avoir menti

On peut par ailleurs signaler les positions musclées prises par la France contre les arguments américains dans cet épisode. Ainsi, Bruno Lemaire, à l’époque conseiller diplomatique de Dominique de Villepin, ministre français des affaires étrangères, déclarera plus tard : « Le président américain a menti. Le vice-président Dick Cheney a menti. La CIA a apporté des preuves qui n’en étaient pas. »

  1. Niveau syntaxique

Dans cette affaire, l’aspect hypertextuel est très remarquable et constitue même la principale posture de construction du message. En effet, pour faire passer son message, l’administration américaine combine différents signes. Ceux de la presse aussi bien audiovisuelle qu’écrite, mais également ceux d’autres formes de médiation, tels que les discours, et pas seulement.

Car même la mise en scène, dans un style hollywoodien, est mobilisée. Ainsi l’armée va-t-elle scénariser la sortie d’hôpital de Jessica Lynch, soignée à la suite d’une blessure. Sa sortie sera filmée par des caméras à vision nocturne, l’opération et présentée comme une opération à haut risque. Bush se servira même de cette mise en scène pour justifier la guerre, alors que la militaire elle-même déclarera plus tard au cours d’une interview qu’il s’agissait bien d’une mise en scène.

La presse, qui au début, s’était faite « simple sténographe du pouvoir au lieu de remplir sa mission », comme l’écrira Jean-Paul Marthoz, finira par le dénoncer.

  1. Le niveau pragmatique

Comme déjà affirmé plus haut, la responsabilité pragmatique des messages en temps de guerre est à attribuer aux états-majors ainsi qu’aux responsables politiques. Ce sont eux également qui déterminent les enjeux, les objectifs visés par leurs messages.

Dans la guerre contre l’Irak, l’intention pragmatique est affichée longtemps avant les événements du 1er septembre 2001. Ainsi, quelques semaines seulement après son investiture, soit en février 2001, le Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche discutait d’un Plan pour l’Irak après Saddam, car, selon Paul O’Neil, ancien secrétaire au Trésor, « Bush voulait chasser Saddam Hussein à n’importe quel prix ».

D’autre part, le gouvernement américain s’était fixé des objectifs à la fois politiques, militaires et économiques. Sur le plan politique, il s’agissait d’établir un régime « démocratique » favorable aux occidentaux et qui serait leur allié dans leur lutte contre les régimes islamiques voisins de l’Irak. L’objectif militaire était d’installer leurs bases en permanence sur le sol irakien et, de cette façon, s’assurer le contrôle du Golfe persique. Enfin, sur le plan économique, il s’agissait de prendre le contrôle du pétrole irakien, quatrième détenteur des réserves mondiales.

On peut dire que les Américains ont atteints ces objectifs à travers l’objectif perlocutoire qui consistait à construire une alliance autour d’eux afin d’attaquer et de détruire l’Irak. Cet objectif perlocutoire, qui consistait d’abord à rallier, puis à faire agir (participer à la guerre) a donc été atteint par un acte de langage qui était un mensonge.

CONCLUSION : LE RÔLE DES MEDIAS

En période de conflits, on observe que les médias sont souvent relégués au rôle de simples canaux convoyeurs de messages conçus en amont par le pouvoir (politique ou militaire). Les raisons sécuritaires et de défense font que soit ils diffusent ces messages tels quels, quelle que soit leur valeur de vérité, soit qu’ils s’alignent sur les positions officielles dans les articles d’analyse et d’opinion. Parfois aussi, les raisons sécuritaires ne sont pas les seules à prendre en compte : il peut s’agir d’affinités, d’accointance, entre le pouvoir et les médias, lesquelles instaurent un rapport de sujétion. C’est ce qui est apparu clairement avec l’affaire de la dépêche d’Ems, où Bismarck a pu se servir de la presse à sa guise. Dans le cas de la guerre en Irak, les médias ont évolué, d’une position de sujétion, vers une position critique. Sans doute le contexte de la démocratie américaine y est-elle pour beaucoup.

En termes sémiotiques et pragmatiques, on peut faire les observations suivantes :

- en période de guerre ou de conflit, la valeur sémantique du message (vérité ou mensonge) ainsi que l’intention pragmatique et l’effet perlocutoire sont bel et bien le fait du pouvoir, tandis que le niveau syntaxique laisse transparaître une responsabilité partagée : les médias jouissent quand même d’une marge de gestion syntaxique du message ; ainsi, l’agence Continentale aurait pu tout aussi bien laisser le texte condensé de Bismarck en l’état, sans nécessairement y apporter les modifications qu’on a relevées (usage du conditionnel, organisation des paragraphes, etc.) ;

- l’énonciation médiatique est toujours polyphonique, dans le sens où derrière un média, on entend la « voix » de ceux qui le financent, de ceux qui ont donc un pouvoir quelconque sur lui. Mais en temps de guerre ou de conflit, particulièrement, la polyphonie se manifeste de manière spécifique : non seulement les injonctions peuvent se faire insistantes, mais en plus, l’énonciateur (l’instance responsable de l’acte de langage) ne se dissimule plus.

En définitive, on peut affirmer que malgré l’emprise des énonciateurs responsables des actes de langage, les médias ont une marge de manœuvre au niveau syntaxique, où par la mise en forme du texte ainsi que par la construction de l’hypertexte, ils peuvent bénéficier d’une certaine liberté d’action et de choix. 

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