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(Par le Professeur Jean  Kambayi Bwatshia)

 

Jean Kambayi Bwatshia : regard critique…

*Les mutations de notre pays, à l’aube du XXe siècle, laissent croire que nous vivons dans une humanité congolaise qui semble vouloir enfanter un espace vital plein de promesses. C’est peut-être, sait-on jamais, au fond, pour provoquer l’enfantement et hâter la délivrance. Soyons donc attentifs ; car le grand jeu se prépare et a même commencé. Le nouveau Congo qui va voir le jour, c’est nous-mêmes, qui le portons déjà en nos seins.

Le chiffre magique, 2000, qui marque le début du XXIe siècle est bien là. Il est frappé d’une triplité de zéro qui peut, si l’on veut, signifier « trois fois rien » ; ou alors trois chiffres œufs semblant promettre un monde neuf. Comme chiffres sphinx, le zéro peut aussi signifier, « l’état neutre », « l’équilibre des contraires », « le départ et le commencement véritable à zéro, donc à l’anéantissement.

Tout ceci ramené chez nous, désabuse et désenchante le citoyen congolais à tel point qu’il risque de tomber dans l’indifférence et dans l’horreur qui le met à zéro.

Notre exposé se veut vivant et en même temps une pointe introductive à la paix et à la concorde nationale. Loin des polémiques stériles non-fécondes, nous voulons rester le plus près possibles de la dia-logie qui révèle notre propre tempérament et notre style plein de rapprochement et provocations qui peuvent irriter plus d’une personne.

Comment doivent se présenter les grands groupe-peuples qui, en plei XXIe siècle, meublent la République Démocratique du Congo ? Réponse : en état de solidarité, de paix et de convivialité.

Laissez-moi partager avec vous le cas des Baluba, ce grand et prestigieux peuple qui s’étend du Nord de la province du Katanga au Kasaï et dont l’origine commune remonte à Nsanga Lubangu et que les intérêts coloniaux et post-coloniaux ont scindé.

D’abord du point de vue sémantique, le mot-terme-notion « Luba » signifie diversement état de santé non normal. « Ba-Luba » désigne ceux qui habitent dans la direction du Sud-Est. « Baluba » signifie un évènement important et surprenant en provenance d’une direction bien déterminée. « Kiluba » peut aussi dire erreur. « Luba » évoque aussi la parole.

Ensuite, parler de la provenance d’un groupe aussi important et complexe qu’est les Ba-Luba parsemé diversement sur un grand territoire allant du Nord-Katanga à la province du Kasaï, c’est assurément effectuer une plongée axée dans le domaine des hypothèses.

Selon la tradition orale, les Ba-Luba qui habitent aujourd’hui la province du Kasaï dans son ensemble, proviennent du pas de leurs ancêtres les Ba-Luba Shankadi qui peuplent la région du Nord-Katanga. Ils se disent être originaires de Nsanga Lubangu, région située entre le Haut-Lomami et le Haut-Lualaba au niveau des lacs du Katanga : Kisale et Upemba. Il est révélateur aujourd’hui, comme l’a recensé Mukadi Luaba Kamba, que tous les « Bisamba » et les « Bisa » des Baluba de la partie orientale du Kasaï, par exemple, ont comme fondateur traditionnel et mythique un Muluba Shakandi.

Nsanga Lubangu est un légendaire et grand arbre à entaille « mutshi munene muikale ne lubangu lunene ». Un endroit où tous les Ba-Luba s’étaient concentrés après certainement un long voyage, en provenance du Nord, selon certains ; ou du Sud-Est, selon d’autres.

On estime aussi que Nsanga Lubangu est le nom d’un grand lac « Nsamba-Lubangu ». D’autres chercheurs, imaginent que « Lubanga » est un lieu où se lève le soleil. On peut aussi estimer que c’est un endroit où certains Ba-Luba, voulant immigrer vers le Kasaï, se sont rassemblés (ku-sanga = rassembler) pour débuter (kubanga) le départ.

L’histoire connaissance des Ba-Luba du Katanga est ceux du Kasaï retient deux noms importants des fondateurs d’empires à savoir Mwanza Nkongolo et Kalala Ilunga Mbidi. Leur histoire légendaire est contée par tous les Ba-Luba tant du Kasaï que du Katanga, comme une épopée nationale. Le premier est le grand rassembleur des Ba-Luba et le second en est le grand unificateur.

Ils étaient vénérés à l’instar d’un dieu « Mulopo » sous forme d’un python réapparaissant dans l’arc-en-ciel. En Tshiluba, en effet, l’arc-en-ciel s’appelle « Mwanza nkongolo » ; quand il apparaît, il indique que la pluie qui pourrait être longue et néfaste sera arrêtée.

L’empire des Baluba, sous Nkongolo Mwanza et les chefs songye, a duré jusqu’au milieu du XVIe siècle (1550). Il se forma entre le Haut-Lualaba- Lac Kisale et lac Upemba – jusqu’à Mbujimayi. L’histoire héroïque des Ba-Luba sous ces deux empires est bien relatée par des historiens de l’histoire ancienne du Congo. Ici on trouve que les populations portant le nom de Baluba sont composées :

  1. Des populations du premier empire des Baluba fondé par Nkongolo Mwanza ;
  2. Des populations du second empire des Baluba fondé par Ilunga Mbidi (Kalala Ilunga, fils de Mbidi-Kiluwe) ;
  3. Des populations du royaume de Kikondja fondé par les descendants de Mbombwe-Mbidi, frère de Mbidi-Kiluwe).

C’est pendant le long règne de Kalala Ilunga Mbidi (entre le XVIe et XVIIe siècle) que certains Ba-Luba émigrèrent vers le Kasaï en trois vagues successives : la première fut composée essentiellement des Baluba Bena Kanyoka et des Baluba qui se sont installés dans la région de la Lulua ; la seconde fut celle des Baluba Bakwa Luntu et Bena Konji qui avança vers la région de Dimbelenge au courant du XVIIe siècle pour s’installer dans les terres situées entre les différents « mbilanji » du Kasaï. Elle était composée de Baluba Bakwa Kalonji, Bakwa dishi, Bena Tshiyamba et plusieurs autres.

Tous ces Ba-Luba, en dépit de leur dissémination du Nord-Katanga au Kasaï, sont restés, de plusieurs façons, attachés au Mulopwe Ilunga Kalala en qui ils voient la symbolisation suprême du pouvoir et le plus grand héros de leur histoire mythique et légendaire. En combattant son oncle Mwanza Nkongolo le sanguinaire, dit-on, il fit un bon combat pour la justice, la vérité et la paix.

Comme un arc tendu, dit la légende, courbé très bas, amasse de l’énergie et revient violement en arrière lorsqu’il est relâché, Kalala Ilunga a su vigoureusement pacifier et unifier tous les Baluba de son second empire. Avec tous les autres Balopwe  du XVIIe siècle au XIXe siècle de tous les Baluba.

Le second empire Luba va s’éteindre progressivement suite à des difficultés diverses jusqu’à la dislocation complète : le départ d’une grande partie des Baluba vers le Kasaï, les guerres de succession, les révoltes, les changements d’appellation dont le cas typique est celui des Baluba aujourd’hui Bena-Kanyoka descendant de Kabedi’a Ilunga Mbidi.

Ce que l’histoire contemporaine doit retenir

  1. L’histoire connaissance de « Luendu lwa Baluba » = la marche historique de tous les Baluba, retenue par les traditions orales de ceux qui composent ce peuple et par les études contemporaines élaborées par les étrangers et les nationaux, a démontré que les Baluba du Katanga et ceux du Kasaï se reconnaissent avoir les mêmes origines.
  2. A part quelques petites différences d’ordre linguistiques causées, certainement par le temps, la dispersion et le milieu, tous les Baluba parlent une même langue : le Tshiluba = Kiluba et autres langues dérivées ;
  3. Les Baluba de Mbilanji ont gardé le nom générique de Baluba, d’autres, suite à une histoire du régime matrimonial, sont devenus les Bena-Kanyoka, certains d’autres des Bena Lulua habitent la région de Lulua. Pour ces derniers, jusque vers 1870 aucun terme générique ne les désignait Bena Lulua. Quand eux-mêmes voulaient se désigner sous l’appellation commune, ils se disaient des Baluba émigrés venant du sud, ce qu’ils sont en réalités. D’autres Baluba, ceux de Lolo shankadi sont restés à l’origine au Nord-Katanga. Les autres sont devenus plus compacts et tendent à oublier leurs origines communes Luba, les Basongye.
  4. Eu égard à toute cette argumentation, il n’y a aucune norme, aucun principe, aucun canon qui doit conférer la légitimité ou la fraternité du nom Baluba à un groupe Luba pris à part, même si l’histoire les désigne comme elle l’a fait jusqu’à nos jours. Il n’y a aucune religion qui doit supérioriser les uns, inférioriser les autres et surtout exclure d’autres au nom du Baluba.

Il n’y a pas de complexe à se faire, et on doit œuvrer pour se dépouiller de toute tendance de division diabolique aux buts intéressés car : 

  • « Kubala umwe nkudibala » = « compter un c’est compter tous. Parler d’un, c’est parler de tous. Citer un, c’est citer tous » ;
  • « Kunteela Muluba nkuteela Lulua » = « citer Muluba, c’est citer Lulua » son « frère » ;
  • « Mwekelebwe ne wabo Mweneki » = « et aussi Mwekelebwe et Mweneki son frère » ;
  • « Kanyoka’a Tshisungu-Konji Musanga » = « Et aussi Kanyoka a Tshisungu et Konji Musanga son frère » ;
  • « Kasongo Nyembo ne Kabongo » = « Et aussi Kasongo Nyrmbo et Kabongo son frère » ;
  • « Kabidi Kinkondja ne Mutombo wabo » = « De même et aussi Kinkondja et Mutombo son frère ».
  1. Les Baluba, sur le plan du grand peuple, ressemblent à la chair d’éléphant très diversifiée selon les parties du corps : certaines ont le goût du poulet, d’autres celui de la viande de cochon, d’autres encore celui de l’antilope. Ceci veut dire que les Baluba du Katanga et ceux du grand Kasaï et leur culture sont UN = NU en vérité, multiples et divers. Le miroir de leur culture, c’est leur langue : le Tshiluba = Kiluba, comme le chante Mpoyi Lazare.

« Ciluba wetu

« Udi muakulu wa Baluba basanga meena

Kutuadija ku nsadi

« Kusabuka Lualaba

« E Kweyeka ne ku Tanganyika mule dijimu

« Udi iwa Baluba Shankadi bonso basanga ntanda

« Udi mwakulu wa Ilunga Mbidi, Nkola wa ku diba

« Kamona bintu, kabinyanga wa Ndaya ! »

Traduction :

« Ciluba notre langue

« De tous les Baluba confondus, tu es la langue

« Depuis la rivière Nsadi,

« En passant par Lualaba

« Pour aboutir au Tanganyika, le profond

« Tu es la langue de tous les Baluba Shankadi

« Parlée par Ilunga Mbidi, Prince du soleil levant

« Détenteur des richesses qu’il dispose sans mesure.

Comme dans un mariage fait de l’agape et du pathos, les Baluba du monde se rencontrant, se reconnaissent comme tels. On les voit amis fraternels, conviviaux, hospitaliers et même plaisantant. En dépit de quelques comportements tissés de toute pièce par le colonisateur étranger et par le politicien local, les Baluba du Katanga et du Kasaï se sont toujours bien sentis chez eux au Katanga et au Kasaï. N’ont peur, pensons-nous, que ceux qui veulent tirer profit des disputes rusées et malignes des diviseurs des Baluba. N’ont eu peur que ceux qui voulaient suivre la politique divisionnaire du colonisateur. Quant aux querelles de tous les jours, même les plus graves, le Muluba se sait prompt à la réconciliation et se déclare volontiers frère du Muluba du Katanga et sœur du Muluba du Kasaï. Ils sont tous enfants de mêmes parents aux mêmes origines : le buluba. Ils peuvent se disputer et même se battre, et c’est cela la magie de leur histoire.

Quand la politique s’en mêle

  1. Dès 1958-1960, les Baluba du Katanga et ceux du Kasaï furent pris au piège de la colonisation qui tablait sur leur différence pour bien régner, on a parlé des associations des Balubakat, de Lulua Frère, de Nkonga Yoo, par exemple ;
  2. Au Kasaï même, dans sa partie Sud-Est, c’est d de 1959-1960 qu’on a vu naître au nom du tribalisme de mauvais aloi, des pseudos régions des « Bena Mutu » = « Baluba d’en haut » et des « Bena Tshibanda » = « Baluba d’en bas ». C’était un piège de division.
  3. Pendant toute deuxième République, on a proclamé tout haut que les Baluba ne sont pas les mêmes. Alors on est tombé dans le piège ;
  4. Dans la province du Kasaï Occidental, on veut coûte que coûte être de Bena Mutombo ou Bakwa Katawa ;
  5. Certains politiciens ont déclaré que certains Baluba, ceux du Kasaï Oriental spécialement, étaient un peuple « sans empire ni roi » et qu’ils étaient « fils d’esclave errants », propos repris par « Le Potentiel » du 15 octobre 1992 n° 234. C’était une tentative claire de distraction, de diversion, de division en vue d’un repositionnement. C’était un piège.
  6. Le phénomène douloureux d’épuration ethnique est triste de mémoire et se passe de tout commentaire. En tout cas de Nsanga Lubangu au Kasaï, on n’a pas vu un groupe de population qui s’appelle « Bilulu ».
  7. A Kinshasa, un ancien ministre d’Etat et gouverneur de la ville avait proclamé tout haut qu’il existait au Congo un « problème Luba ». De quel Luba s’agit-il ? A ce propos, Nzuzi Mulamba, dans « Le Potentiel » du 23 novembre 1992, a qualifié, dans un style qui est propre, ce discours de « xénophobe qui doit être compris comme un repli tribal, un tremplin en vue d’un repositionnement politique, faute d’un discours accrochant et de leadership sur le plan national ». Et nous-mêmes avons vivement réagi dans « Le soft » n° 106 du 4 novembre 1992, en qualifiant ce comportement de « Schizophrénique ».

A l’instar d’autres grands groupe-peuples qui meublent la République Démocratique du Congo, les Ba-Luba du Kasaï et ceux du Katanga ont des origines communes indiscutables. Ils doivent travailler ensemble ; ensemble ils le doivent avec d’autres peuples de notre pays. Ils doivent ensemble lutter contre un ennemi commun  à tous : le tribalisme porteur de la haine, de la violence, des préjugés et des complexes divers.

Moi j’ai appris que :

  1. Tout ce qui ne se réalise pas dans le dialogue n’existe. Ce qui ne s’enracine pas en lui n’a pas de fondement
  2. L’histoire, c’est l’éveil d’un peuple à ce qu’il lui est donné d’accomplir, cet éveil étant vigilante insertion dans ce qui lui a été confié (Heidegger)
  3. La construction collective d’un destin, c’est l’accomplissement d’une responsabilité à la dimension de l’histoire. C’est élaborer, affirmer des liens (Fanon)
  4. Les fauves et les supers génies de la division, des nuits coloniales aux ténèbres de la dictature, ont assombri les perspectives de notre démocratie et de notre développement.

C’est pour cela que la population que nous avons étudiée, comme d’autres populations de notre pays, doivent trouver le chemin de la paix qui mène à l’accomplissement de leur destin. C’est toute une vision ; et nous sommes convaincus qu’une vision sans œuvres n’est qu’un rêve ; qu’une œuvre sans vision n’est qu’une corvée ; qu’enfin une vision avec œuvre, peut changer tout le monde.

Il faut, enfin, s’empêcher de voguer constamment au gré de vagues entre séduction et fascination.

Jean  Kambayi Bwatshia

Professeur Emérite

Recteur de l’Institut Facultaire des Sciences de  l’Information et de la Communication

Directeur du Centre de Recherche sur les Mentalités et l’Anthropologie Juridique « Eugemonia 

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