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Un sexagénaire malade


Les pères de l’Indépendance n’auraient jamais parié que soixante ans après, le congolais lambda serait sur un si mauvaise posture et agirait comme un suppliant assis sur une mine d’or. Les promesses trahies d’un développement durable, la désespérance d’une jeunesse confinée soit dans le chômage, soit dans le brain drain, la dilapidation des richesses du pays, la médiocrité observée çà et là, le laisser- aller de certains fonctionnaires brandissant, à tout va, le slogan : «Tu fais semblant de me payer, je fais semblant de travailler », persistent et continuent à faire le lit de la descente aux enfers du pays. Et comme si tout cela ne suffisait pas, des pratiques malsaines telles que le népotisme, la corruption, le détournement des derniers publics, le culte de la personnalité sont venues se greffer à la liste déjà longue des tares qui trouvent leurs justifications dans le fameux Article 15.
Loin de moi l’idée de faire du catastrophisme. Mais le moins que l’on puisse dire, est que le bilan du sexagénaire R.D. Congo n’est pas du tout reluisant. En témoigne les indices de développement humain, compilés par le PNUD, qui font autorité en la matière. Celles-ci placent le Congo dans le peloton de queue, que ce soit sur le plan mondial où sur le plan continental.
Quelques circonstances atténuantes à ce tableau de l’opprobre, tout de même !
Sur les soixante années qui ont suivi l’Indépendance, le Congo a connu la belligérance sur un total de 22 ans. De plus il a dû batailler ferme contre les épidémies de la Rougeole, du Choléra et en ce moment du Covid-19.
Ces bruits de bottes et ces épidémies ont, selon toute probabilité, fait perdre au pays de nombreux investissements qui auraient pu le propulser sur la trajectoire de l’émergence.
II est, par conséquent, nécessaire d’engager des réformes drastiques pour relever le pays et l’arracher du cercle vicieux de la pauvreté, de l’endettement, bref du sous-développement. Réformes qui, à notre humble avis, devraient passer par un changement des boites à outils politique, économique, sociale et environnementale du pays.
Construire un vivre ensemble harmonieux, doublé d’un sens élevé de patriotisme
Quoi de plus normal pour un homme que de manifester de l’affection et de l’attachement pour l’espace qui l’a vu naître et grandir. Le désir et la volonté de se dévouer pour un tel espace et pour des gens avec lesquels on est unis par le sort, ne peuvent qu’être très forts. Comme par prémonition, les pères de l’Indépendance avaient prévenu, urbi et orbi, que rien de consistant ne pouvait se faire sous l’emprise de la haine, des querelles et des soucis récurrents de vengeance. C’est donc, pas seulement un besoin mais plutôt une nécessité pour les congolais, de développer une culture de paix, comprenant le respect et l’appréciation mutuelles, le bon voisinage et des relations coopératives. A ce vivre ensemble convivial devait se greffer une lutte sans merci contre l’atonie patriotique. Les écoles, les églises, les partis politiques, la société civile devraient tous, chacun dans sa sphère d’actions, aider à inculquer les valeurs nationalistes aux fils et filles de ce pays.
Ceci entrainerait l’éveil d’une conscience nationale avec comme corollaire, la réduction à la portion congrue des citoyens qui se comportent comme des mercenaires dans leur propre pays. Citoyens, qui n’hésiteraient pas, pour rien au monde, à se livrer aux antivaleurs préjudiciables à la nation.
Pas mal de congolais croient mordicus qu’aimer son pays, c’est enfiler un T-shirt à l’effigie d’une grande figure du pays. Ou encore réciter des mantras du genre «Congo oyé ! », « Vive le Congo ! ». Nenni ! Aimer son pays c’est surtout d’une part, se conformer aux règles, aux lois et aux us et coutumes du pays. Et d’autre part, se soustraire de toutes les médiocrités qui ternissent son image.
Qu’on ne se fasse pas d’illusions, on ne peut pas s’imaginer un grand Congo respectable et respecté avec des citoyens incultes et antipatriotiques. Des gens qui ne mettent pas le cœur à l’ouvrage dans ce qu’ils font pour le pays et qui foulent allègrement aux pieds, toutes les dispositions légales et légitimes du pays. Des individus qui croient mordicus que les pratiques de népotisme, de tribalisme, de la ruse, sous toutes ses formes, font d’eux de héros. Et qui, à contrario, pensent que s’éloigner des telles antivaleurs les fait descendre au rang subalterne des ‘’yumas’’ (stupides).
Avec des citoyens au patriotisme avéré et dans un climat apaisé le Congo pourrait faire front commun et ainsi gagner une vitalité créatrice renforcée. Celle-ci le mettrait en position de convoquer le passé pour comprendre le présent et ainsi préparer un avenir radieux pour un grand Congo dont rêvaient les pères de l’Indépendance.
Il ne sert à rien de maudire l’obscurité, il faut plutôt allumer une bougie.
Les problèmes congolais sont complexes, parce que faisant intervenir beaucoup d’acteurs et des enjeux colossaux. Ce n’est donc pas en naviguant dans les méandres de l’ignorance, qu’on peut venir à bout des telles situations. Ceux qui sont aux manettes devaient, ipso facto, déployer un leadership éclairé et une gouvernance de qualité, pour mutualiser les intelligences congolaises (intelligences transformationnelles et non stratégies d’adversité). Ce génie congolais pouvant être associé à des Think tanks étrangers pour des orientations nouvelles et ainsi mettre en place des réponses pérennes aux nombreux défis qui obnubilent les congolais.
Un autre réflexe de bon sens pour le Congo serait celui de réduire le gap numérique. Ceci favoriserait des gains énormes de temps et de productivité, et un recours à l’Intelligence Artificielle. Celle-ci pouvant aider à exploiter l’intelligence collective ; qui rend plus efficace le travail en groupe et plus apte à résoudre les problèmes urgents de société.
En actionnant avec dextérité les leviers politique, économique, social et environnemental, des tels groupes de réflexion pourraient engendrer un ensemble des mutations positives pour le pays. Mutations qui, selon toute vraisemblance, pourraient accélérer l’émergence du Congo.
Sur le plan politique, notre jeune démocratie se conforte, se compose, se construit. Nous avons besoin des transformations qui vont dans le sens d’unir la nation, de refonder l’Etat et de lutter, avec la dernière énergie contre les antivaleurs.
Le Congo serait bien inspiré de disponibiliser des fonds pour le financement des projets essentiels dans les domaines de la gouvernance, de la sécurité, de la résilience et de l’assainissement du jeu électoral. Il devrait aussi soutenir des projets sur l’indépendance de la justice, sur la régulation des médias et sur la remise en marche de la territoriale.
Autant on ne change pas une approche qui gagne, autant, par principe de contraposition, on devrait changer une approche qui perd. Au vu du bilan amer des approches précédentes, le Congo devrait réinventer son système économique. Celui-ci devrait sortir le pays du cadre rentier, qui subit de plein fouet les conséquences de la volatilité des prix. Un réflexe de bon sens serait d’appuyer le nouveau système sur des objectifs de développement clairement ciblés et sur une politique macro-économique rigoureuse.
Les responsables du pays, seraient bien inspirés de considérer en matière économique, outre le secteur primaire, les secteurs secondaire et tertiaire afin d’accroitre la valeur ajoutée. Des finances publiques gérées de manière efficiente feraient le bonheur du pays. Surtout si les moyens générés sont mis au service de tout le monde dans le cadre d’une justice distributive. Des réformes fiscales pertinentes et attrayantes devraient aussi être mises en place. Une lutte sans merci, contre l’inflation et l’endettement non contrôlés serait vivement souhaitée.
Les bonnes performances économiques qui émergeraient d’une telle orthodoxie financière, seraient en mesure d’agrandir considérablement l’assiette financière du pays. Par voie de conséquence, ce dernier pourrait ainsi lancer des projets structurants et propulseurs pour un meilleur futur.
Sur le plan social, le pays gagnerait en relevant les nombreux défis qui se posent en matière d’inclusion sociale et infrastructures de base.
Des projets de développement humain et de création d’emplois suffisants, pour une insertion sur le marché de travail devraient aussi être financés.
La faiblesse des indicateurs sociaux tels que l’indice du capital humain et l’indice des inégalités entre hommes et femmes appelle une sérieuse amélioration.
La crise du Covid-19, qui a bouleversé toutes nos certitudes, vient de montrer, de la plus belle manière, que la santé est au carrefour de tous les secteurs économiques, « Pas de santé, pas d’économie pérenne » stipule un vieil adage. Cette crise a aussi mis à nu la défaillance du système sanitaire de notre pays.
L’Etat devrait, ipso facto, mettre en place un système de santé, globale solidaire et durable pour les populations.
Pour un développement harmonieux, les congolais devraient aussi s’attaquer aux nombreux problèmes environnementaux qui assaillent le pays.
Il s’agit, entre autre, de la préservation de la faune et de la flore, du combat contre les érosions qui menacent pas mal des cités, de la protection de l’avenir dans toutes les solutions apportées dans le cadre du développement du pays, de la lutte contre l’insalubrité et du respect de la biodiversité. Il s’agit des questions de survie et non des simples arguties intellectuelles.
Etant donné que le remède contre les pandémies est l’Ecologie, le pays devrait aussi veiller à un meilleur équilibre entre les populations et leur environnement naturel ainsi qu’à la protection de ce dernier.
Tout ceci impose aussi que nous réinventions nos systèmes éducatifs, pour les mettre au niveau des défis du futur.
Le Congo possède des atouts non négligeables que sont sa jeunesse, sa diaspora et son intelligence féminine.
La jeunesse de la RD Congo est l’une des plus brillantes du continent. Elle a développé une résilience qui lui sert de ressort pour entretenir le rêve d’un pays fort. Il faut lui créer un écosystème fait de lois et de politiques publiques qui lui permettent d’atteindre son plein potentiel.
Le Congo serait aussi bien inspiré de changer son regard vis-à-vis de sa diaspora.
Le modèle unidimensionnel du migrant captif qui n’existe que par ses transferts financiers à la famille, devrait être déconstruit en faveur d’un écosystème fédérateur. Ce dernier faisant se rencontrer les contributions multidimensionnelles de la diaspora dans leur globalité, où les fruits profitent à tous. Ceci est possible dans les secteurs de l’épargne, de l’investissement, du tourisme, du soutien à l’exportation, du transfert de compétences et même de la philanthropie.
Le pays devrait cesser de dire à sa diaspora : «Envoyez de l’argent à vos familles, mais restez là où vous êtes ». Il devrait plutôt leur dire :
«Vous êtes des partenaires à part entière, nous sommes prêts à soutenir des projets où vous mettez vos compétences au service de votre pays d’origine ».
Au Congo, l’éducation et l’instruction se conjuguent bien, à l’heure actuelle, tant au masculin qu’au féminin.
Le pays peut donc tirer profit de l’intelligence du cœur, de la touche féminine quasi maternelle, teintée de sainteté et d’une discipline de fer pour la gestion de la chose publique.
Le Sénégal et le Rwanda l’ont compris, qui se trouvent tous les deux aux portes de l’émergence.
En dehors de l’Afrique, nous pouvons prendre les cas de la France et de la Belgique. La première a comme ministres dans son gouvernement actuel 17 femmes contre 13 hommes. La seconde a fait appel au génie féminin pour chapeauter la primature dans son dernier gouvernement.
Le courage disait, Jaurès, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel.
Après une longue histoire de soixante années faites de joies, de larmes, de sueurs et de sang nous n’avons pas pu arracher notre pays du cercle vicieux de l’instabilité politique, économique et sociale.
Le résultat combiné de notre inexpérience, de la convoitise extérieure de nos richesses et de notre atonie patriotique sont, parmi tant d’autres, les raisons de ce départ raté.
Prenons courage, au sens de Jaurès, et cherchons à appréhender le quid juris de cet état des choses.
Ceci nous permettra d’opérer les transformations nécessaires et ainsi d’accélérer l’émergence de notre pays.
En se projetant sur des scénarios aussi lointains, on risque de passer à côté d’une menace immédiate bien réelle. Celle de célébrer des promesses au lieu de travailler pour leurs réalisations.
L’essentiel est de nous atteler, chacun en ce qui le concerne, aujourd’hui, à labourer et semer ce changement de paradigme que nous appelons de tous nos vœux, pour notre pays.
En effet, comme le dit un proverbe africain : «on ne peut pas labourer, semer, récolter et manger le même jour ».

Jean-Pierre Luhandjula
Professeur de Mathématique à l’Université de Kisangani

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