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Léon est mort! Tel un couperet, la nouvelle tombe ce 24 octobre 1996. Léon Mukanda Lunyama, Fondateur du journal "La Renaissance", venait de tirer sa révérence, terrassé par un arrêt cardiaque, au volant de sa voiture, sur l'avenue de l'Université, au niveau du Rond-Point Ezo.


Dans un pays où la médecine d'urgence n'a qu'une existence anecdotique, et où l'apprentissage des actes qui sauvent en pareille situation relève de la science-fiction, Léon ne put bénéficier des premiers soins sur la scène de son arrêt cardiaque, en attendant l'arrivée des équipes d'urgence médicale toujours inexistantes au pays de Mobutu Sesse Seko, 36 ans après l'accession du pays à la souveraineté nationale.
Situation dramatique, parce que, en pareilles circonstances, des dégâts irréversibles et la mort surviennent, lorsque le cerveau est privé d'oxygène pendant plus de 5 minutes.
Son épouse prit le volant avec courage, et conduisit à toute vitesse jusqu'à Yolo Médical, espérant encore pouvoir sauver Léon. Malheureusement, e sort en avait décidé autrement, et Léon fut déclaré mort à son arrivée dans cette formation médicale, à l'âge de 64 ans.
Il était mort sans avoir vu la naissance de l'état de droit pour lequel il s'était battu toute sa vie durant. Il était l'un des ténors de la presse dite de l'opposition, celle qui donnait le tournis aux chantres du monolithisme de pensée. Ses compagnons de lutte, parmi lesquels Polydor Muboyayi Mubanga (Editeur du journal Le Phare) et Modeste Mutinga Mutuishayi (Editeur du journal Le Potentiel) l'appelaient affectueusement "doyen".
Doyen dans la lutte, mais aussi doyen d'âge. D'autres organes de presse s'étaient joints aussi à ce combat, parmi lesquels nous pouvons citer La Semaine (qui fut malheureusement sabordé par l'éditeur Banza en 1992), La Référence Plus et Forum des As.
Ce 24 octobre 1996, deux mois à peine après le déclenchement de la guerre dite de l'AFDL, la presse libre est orpheline. Elle pleure son champion.
Je me souviens de lui comme d'un homme traqué, que j'avais découvert à Yolo Sud, une nuit de 1966. Il roulait par intermittence, allumant les phares de sa voiture quand il était à l'arrêt pour identifier des obstacles éventuels, les éteignait ensuite puis roulait ensuite dans l'obscurité, avant de s'arrêter à nouveau, une fois atteint le dernier point qui avait été éclairé par les phares de sa voiture. Et il recommençait le même stratagème.
Il vivait comme un clandestin, traqué dans son propre pays, au nom de la liberté de la presse - celle qui met en avant la primauté des faits - qu'il défendait et exerçait au quotidien.
Il rebaptisa plus tard son journal dans le cadre de la politique du recours à l'authenticité en lui donnant le nom d'Umoja.
Umoja devint, comme les autres organes de la presse écrite, un journal gouvernemental financé par l'état congolais, et dont l'éditeur était nommé par arrêté ministériel.
Ce n'était pas suffisant pour arrêter l'ancien syndicaliste, journaliste depuis l'époque coloniale, qui se montra héroïque dans sa critique sans concessions des acquéreurs des biens zaïrianisés. Il était l'une des plumes les plus prisées par les étudiants de l'ex-ISTI (actuel IFASIC) qui appréciaient son héroïsme dans la critique d'une nomenklatura iconoclaste et égoïste.
Il fut si héroïque qu'il fut menacé par le président Mobutu, lors de la cérémonie de présentation des vœux de janvier 1975, par les responsables de presse.
"Il y en a parmi vous qui veulent aller cultiver des cacahuètes", laissa tomber avec gravité, le président. Deux éditeurs étaient, en fait, depuis un temps, dans le collimateur de la Présidence de la République: Léon Mukanda Lunyama d'Umoja, et Makolo de la revue Objectif 80, devenue depuis quelques mois, Horizons 80.
L'hebdomadaire Horizons 80 était un journal gouvernemental spécialisé dans le traitement des informations économiques. Il bénéficiait du concours d'une équipe rédactionnelle de qualité, et de la contribution de plusieurs professeurs de la faculté des sciences économiques de l'Unikin.
La goutte qui fit déborder le vase, fut la publication, dans Horizons 80, d'un rapport très critique de la banque mondiale. Ce rapport avait notamment mis en exergue la contradiction entre le discours politique qui avait décrété l'agriculture "priorité des priorités", et la modicité du budget du ministère de l'agriculture qui atteignait à peine 5% du budget total de la république. Dominique Sakombi dont Makolo fut le directeur de cabinet avant la création d'Objectif 80, venait de perdre le portefeuille de l'orientation nationale (actuel ministére de l'information) et ne pouvait plus défendre son poulain. Horizons 80 fut fermé sur décision des pouvoirs publics, et Makolo n'eût plus jamais l'occasion de diriger un journal congolais. Je l'avais revu en 1985, occasion de partager un verre de bière et de parler...liberté de la presse.
Léon Mukanda survécut à la crise, et finit par sauver son journal. Un journal qui amplifiera son combat pour l'émergence d'un état de droit en RDC, surtout au lendemain du discours du président Mobutu du 24 avril 1990. Il dénonça brimades et bastonnades.
Il dénonça la Prima Curia et en décrivit le mode opératoire. Il publia l'échange téléphonique entre le premier ministre Jean Nguz et son ministre de la défense (Honoré Ngbanda), au lendemain du massacre des chrétiens du 16 février 1992.
Il était resté droit dans ses bottes, depuis le 30 juin 1960, dans sa défense héroïque à la fois de la liberté d'opinion et de l'émergence d'un état de droit en RDC.
La mort l'avait eu à l'improviste, un jour d'octobre 1996.
Il fut le à la fois le combattant et l'honneur d'une presse libre en RDC.
C'est cet honneur que je voulais lui rendre aujourd'hui, lui qui fut, à sa manière et à sa place, un journaliste pointilleux, un autre héros de l'état de droit, à l'exemple d'Etienne Tshisekedi dont il avait le même âge et dont il fut l'un des plus grands soutiens.
Dr Hubert Kabasele Muboyayi Kalonji

 

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