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Agrégé de l’Université – Président du Think tank Afrique & Partage –  Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches du l’Afrique de Demain) - Directeur général de l’Université de l’Atlantique (Abidjan) – Chroniqueur, essayiste, politologue. Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

L’Afrique a une histoire propre qui ne commence pas avec la colonisation, contrairement à ce que pouvait croire Victor Hugo qui affirmait, dans son fameux « Discours sur l’Afrique » (1879) : « Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire ». Il ajoutait, s’adressant à l’Europe : «  Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? À personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. » Considérée comme un simple objet, l’Afrique se verra refuser, au lendemain de la décolonisation, l’inclusion à égalité dans les relations internationales. Politiquement, diplomatiquement, économiquement et militairement, l’Afrique n’existe pas, elle est tenue à l’écart de l’universalisation d’une société internationale.

Au XXè siècle, le phénomène des relations internationales, économiquement à l’œuvre depuis le XIXè siècle, devient de plus en plus politique, notamment pendant la période de la « Guerre froide ». Entre 1960 et 1989, les jeunes nations africaines, désormais indépendantes, voient leurs intérêts sacrifiés aux enjeux stratégiques de la « Guerre froide ». Elles font appel à des aides et soutiens extérieurs, que ce soient les anciens colonisateurs (France, Grande-Bretagne, Belgique) ou les pays émergents qui ont accompagné les mouvements de libération dans la lutte contre le colonialisme (URSS, Chine). Mais, l’Afrique, libérée de la colonisation, reste fragilisée par le sous-développement et la pauvreté, les nombreux conflits, - ethniques, tribaux, religieux, idéologiques -, et la contestation des frontières. Les rapports de force qui s’installent avec la « Guerre froide » font que l’internationalisme contribue à marginaliser l’Afrique.

Aujourd’hui encore, l’entrée dans le XXIè siècle et l’arrivée de nouveaux partenaires qui concurrencent les alliés traditionnels de l’Afrique n’ont pas permis au continent de s’affirmer, jusqu’à une date récente, dans la compétition stratégique qui se joue dans les relations internationales. L’Afrique ne peut s’insérer dans les dynamiques contemporaines à cause du poids des puissances extérieures. Leur retrait relatif n’empêche pas les Occidentaux de conserver une influence forte sur le continent ; la Chine, depuis longtemps et de façon massive, a toujours fait de l’Afrique une priorité géopolitique ; la Russie de Poutine, qui se souvient qu’il existait dans les années 1970 des relations privilégiées avec l’Afrique et que Staline a été l’homme fort de Yalta, multiplie les stratégies pour une reconquête du continent ; de nouveaux pays y développent des réseaux d’influence très denses. Objet de convoitise pour l’abondance de ses richesses naturelles, formidable enjeu géopolitique et géostratégique, notamment à l’ONU et dans les instances internationales, l’Afrique peut-elle sortir de la marginalisation, affirmer sa souveraineté et trouver sa place, comme continent-puissance, dans les nouvelles dynamiques qui se construisent depuis la guerre en Ukraine ?

L’Afrique, la guerre en Ukraine et la « Seconde Guerre froide »

Si la guerre en Ukraine se traduit par une seconde Guerre froide avec, à nouveau, l’affrontement des deux blocs qui ont façonné le monde de Yalta, l’Afrique doit tirer les leçons de la première « Guerre froide ». Pour Antoine Prost, l’histoire se découpe en « articulations pertinentes », ce qui permet de  « substituer à la continuité insaisissable du temps une structure signifiante. » Quelle est la place de l’Afrique dans l’Histoire et l’universalisme depuis la décolonisation ? Quatre périodes signifiantes structurent l’histoire récente de l’Afrique : la période postcoloniale ; la période de la Guerre froide qui oppose deux blocs,  celui de  l’Ouest, centré sur les Etats-Unis, et celui de l’Est, dominé par l’URSS ; la période qui se termine par la disparition de l’URSS en 1991, ce qui marque la fin de la « Première Guerre froide » ; la période actuelle avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’émergence d’une seconde « Guerre froide ». Dans les trois premières périodes, l’Afrique est niée, marginalisée, elle n’existe pas comme sujet agissant de l’Histoire.

A la fin de la première « Guerre froide », l’Afrique n’intéresse plus les superpuissances. Livrée à elle-même, elle est obligée, pour reprendre les termes de Koffi Aman, secrétaire général de l’ONU de 1997 à 2006, de « se débrouiller seule », ce qu’elle ne peut pas faire pour de multiples raisons largement documentées. La création, en 1963, de l’Organisation de l’Union Africaine (OUA), devenue, en 2002, l’Union Africaine (UA), traduit pourtant la volonté de plusieurs chefs d’Etat africains de bâtir « une Afrique intégrée, prospère et pacifique, dirigée par ses propres citoyens et représentant une force dynamique sur la scène internationale».  

Mais, l’Union Africaine avance trop lentement et elle ne parvient pas à créer une Afrique-puissance. Les chefs d’Etat africains se rendent dans les sommets internationaux en ordre dispersé et l’Afrique est incapable de parler d’une seule voix.  En 2022, alors que la guerre en Ukraine se traduit par la mort du monde de Yalta et la naissance d’une seconde Guerre froide, l’Afrique doit tirer les leçons de la première « Guerre froide ».  Entre 1960 et 1989, théâtre de guerre entre l’Occident et le bloc de l’Est,  l'Afrique est sacrifiée aux enjeux stratégiques et idéologiques de la guerre froide et elle est obligée d’accepter de facto son inclusion dans un camp.

Entre 2000 et 2022, le monde entier a compris que l’Afrique, après deux décennies de forte croissance, est devenue un formidable enjeu géopolitique, géoéconomique et géostratégique pour trois raisons : ses extraordinaires ressources naturelles, sa croissance démographique d’une ampleur exceptionnelle et son poids dans les instances internationales. Mais, l’Afrique tarde à trouver sa place dans la mondialisation et le phénomène des relations internationales. Les conséquences dévastatrices en coûts humains et environnementaux des nouvelles compétitions économiques, politiques, stratégiques, sécuritaires et idéologiques doivent conduire l’Afrique à vouloir maîtriser son destin. La crise ukrainienne a ravivé les tensions Est-Ouest et installé le monde sur la trajectoire d’une nouvelle guerre froide. L’Afrique doit trouver sa place dans les nouvelles dynamiques géopolitiques sans être obligée de choisir son camp, ni subir, de facto, le réalignement idéologique qui a façonné le XXè siècle.

Le retour des vieux affrontements idéologiques, que la Russie cherche à réactiver en s’appuyant sur des activistes qu’elle finance et une stratégie de désinformation qui passe par les réseaux sociaux, retarde le processus de développement de l’Afrique, notamment la réalisation  du potentiel de souveraineté que représente la Zone de libre-échange continental africain (Zlecaf).

L’intégration continentale augmenterait le pouvoir de négociation géopolitique, géoéconomique et géostratégique de l’Afrique, bien plus que des négociations bilatérales qui ne font que « bricoler » des processus de développement et des objectifs de sécurité qui encouragent les ingérences étrangères à cause de la faiblesse des Etats et de la fragilité de leur économie.

En se rendant à Sotchi, en Russie, le vendredi 3 juin 2022, pour rencontrer Vladimir Poutine, afin d’évoquer l'impact négatif de la guerre en Ukraine sur le continent, Macky Sall, président en exercice de l'Union africaine, et Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l'UA,  ont réussi deux choses : 1) exposer le point de vue de l’Afrique 2)  pallier le déficit de gouvernance de l'architecture africaine. Pour la première fois, dans le contexte de la guerre en Ukraine, l’Afrique a affirmé sa volonté de ne pas choisir entre Washington et Moscou, entre l’Ouest et l’Est, entre le Nord et le Sud. A l’ONU, de nombreux Etats africains se sont abstenus, refusant de suivre le monde occidental dans les sanctions édictées contre la Russie.

Désormais, l’Afrique semble décidée à défendre ses propres intérêts. Si elle ne considère plus l’Occident comme l’incarnation de la communauté internationale, elle sait qu’elle doit refuser de se laisser enfermer dans un « Sud global », piloté par la Russie et la Chine, en guerre contre l’Occident. Pour la stabilité politique du continent et une paix durable dans le monde, l’agenda des relations internationales ne peut plus s’écrire sans l’Afrique, car le temps d’une Afrique marginalisée, obéissant aveuglement à l’un ou à l’autre camp, est révolu.

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