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L’IGF décryptée dans le prisme politologique : de l’aire techno-légale au dispositif d’hégémonie politique

(Par Hubert Kabasu Babu Katulondi)

*Extrait du chapitre 7 de l’essai intitulé « Le Président F.Tshisekedi et l’UDPS en 30 Mois d’Imperium » (Hubert Kabasu Babu Katulondi, Librinova, Paris, 2022). Il s’agit du Tome III du triptyque « l’esprit du pouvoir et le pouvoir de l’esprit » en trois Tomes.

Indubitablement, comme c’est le cas pour le déploiement de l’Etat de Droit, l’opérationnalisation plus intense et effective de l’IGF est indubitable. Même si dans une certaine mesure on peut asserter que l’abondance de sa moisson découle plus de l’immensité de la mégestion avec cynisme par la vaste majorité de gouvernants que d’une technicité extraordinaire de l’IGF, celle-ci s’est imposée tangiblement comme une puissante force-variable politique.

Mais, l’une de ces principales déficiences est son extension d’une structure publique de l’aire technocratique et légale à fonction investigatrice, vers le champ des dynamiques du pouvoir.  Une sorte de diversion fonctionnelle avec glissement dans les rapports ou dans la compétition des forces politiques pour le pouvoir.

Dans le cas de l’IGF en RDC, contrairement aux structures analogues dans d’autres pays, principalement en France et en Belgique (où le Corps Interfédéral de l’Inspection des Finances a l’attribution exclusive du control ex-ante, le contrôle post-ante étant l’apanage de la Cour des Comptes), ce service public est strictement immunisé contre la politisation. Mais cela relève plus de la culture politique républicaine rationaliste que des mécanismes légaux ou organisationnels. En France et en Belgique, par exemple, l’IGF est placée sous le contrôle interministériel budget-finance-économie.

Dans le cas de la RDC, la dérive fonctionnelle de l’IGF par son incursion dans la compétition et la communication politique et surtout son instrumentalisation contre les adversaires politiques, est révélatrice ou corroborative de la prédominance du mental pré-républicain. On peut donc affirmer que la déviation fonctionnelle de l’IGF étale les symptômes de la dérive dictatoriale ambiante.

Deux défectuosités opérationnelles de l’IGF sont observables. Il s’agit de sa dérive policière au service du régime, qui veut s’assurer le contrôle du champ politique, et de son mercenariat en communication politicienne reflétant sa partialité.

Ce dernier aspect est indubitablement repérable dans la démarche d’avilissement des adversaires politiques qui caractérise la production discursive crument injurieuse de l’inspecteur en chef de l’IGF)

  1. L’IGF dans la politicaillerie congolaise : les cas J. Makila et R. Muyej

Concernant la dérive policière, l’IGF s’écarte de la déontologie voire des procédures techniques en opérant comme une sorte de légion d’inquisition politique. Sur cette toile, on note, par exemple, que l’IGF évite ou rend difficile la définition des termes de références avant investigation (ex-ante) et ne facilite pas, dans beaucoup de cas, la confrontation avec les responsables des organisations contrôlées.

Etant attachée à la Présidence de la république, l’IGF effectue ses investigations avec une approche de puissance dominante qui inhibe la transparence et l’équité dans le contrôle. Elle vient faire triompher son point de vue, souvent déjà formulé en amont par la motivation politicienne de son opération.

De manière plus tranchante, on cerne cette occurrence dans le dossier du PCA José Makila de la société nationale de transport SCTP et du Gouverneur Muyej du Lualaba.

Le Sénateur José Makila, président d’un parti politique et surtout éminent membre du FCC de l’ex-président J. Kabila, avait refusé d’adhérer à l’Union Sacrée de Tshisekedi. Il avait récusé le rapport de l’IGF, non seulement à cause de certaines faussetés, mais aussi de l’absence de confrontation. A ce sujet, le journal en ligne Scooprdc.net relaye l’argument de Makila, en soulignant :

« Mais José Makila regrette que les inspecteurs des finances envoyés en mission à la SCTP ne l’aient jamais vu ni entendu, mais se soient contentés de mettre sur la place publique leurs observations tout en occultant sa réplique à leurs observations qui ne sont pas de surcroît un rapport final. Ce qui lui fait croire à un caractère arbitraire de cette démarche visant une cabale montée pour nuire à sa réputation. Non sans raison, car fait-il remarquer que les observations de l’IGF l’ayant envoyé à la potence, lui ont été transmises huit jours après, alors que sa suspension par la ministre d’État en charge du Portefeuille, saisie avant lui du contenu du rapport, est intervenue avant ».

Certes, il s’agit d’un argument défensif. Mais, il porte une cohérence et une factualité démontrant que l’orthodoxie technique n’est pas respectée. Il y a absence de confrontation des données techniques de l’investigation. En plus, il y a du poids dans l’observation pertinente d’une suspension basée sur le rapport de l’IGF, car ladite suspension est intervenue sans qu’il y ait eu un procès-verbal de confrontation des données techniques.

Et aussi, sans que le rapport final n’ait été mis à la disposition de l’incriminé. On voit ce modus operandi dans la suspension-limogeage de pratiquement tous les administrateurs des entreprises publiques jadis nommés sous le régime du Président Honoraire Kabila (Pascal Nyembo du CEEC, Célestin Risasi de l’OCC, Patient Sayiba de l’OGEFREM). Il est à noter aussi que la hargne de l’IGF contre José Makila est aussi explicable par l’initiative de celui-ci au Senat pour une action punitive contre l’Inspecteur Général des Finances Alingete. Ce dernier avait insulté le Sénat comme étant un repaire de voleurs.

Dans le cas de Richard Muyej, Gouverneur de la province du Luluaba, l’IGF a été clairement instrumentalisée pour évincer ce proche du Président Honoraire Kabila. Mais, en plus, il y a ici la mise en œuvre d’une stratégie patrimonialiste : écarter le Gouverneur Muyej pour réaliser l’hégémonie économique prédatrice du clan Tshisekedi sur la province minière la plus riche du pays.             

L’IGF surgit dans ce schéma de la capture mercantiliste de la riche Province du Lualaba dans un conflit entre le Gouverneur Muyej et la Vice-Gouverneure Fifi Masuka en 2020. Par une longue lettre adressée à l’Assemblée Provinciale, la Vice-Gouverneure accusait son titulaire d’avoir ouvert une vingtaine de comptes bancaires opaques. L’IFG recadra la Vice-Gouverneure en affirmant qu’elle effectuait déjà un contrôle sur la gestion de la province et que ces comptes étaient réguliers. C’était en décembre 2020.

En janvier 2021, après des soins médicaux en Afrique du Sud, le Gouverneur Muyej fut bloqué à Kinshasa par le ministre de l’Intérieur (sur ordre de la hiérarchie) pendant huit mois. Aucune raison officielle solide pouvant justifier cette rétention d’un Gouverneur à Kinshasa ne fut avancée. Il est à noter qu’au mois d’avril 2021, le Gouverneur Muyej avait eu une séance de travail avec les responsables de l’IGF à Kinshasa. A ce sujet, le journal en ligne Politico.cd relevait : « A la suite de cette audience, une autre séance de travail est annoncée prochainement entre l’IGF et le Chef de l’exécutif du Lualaba. Les deux parties aborderont en profondeur les observations formulées par l’IGF et la mise en place de la chaine de dépenses, vœu ardemment exprimé par le Chef de l’Etat Félix Tshisekedi ».

Il n’y a jamais eu une autre séance de travail pour approfondissement des observations de l’IGF. Et le Gouverneur Muyej n’a jamais reçu formellement le rapport final de l’IGF. S’il est vrai que le contrôle lancé par l’IGF au Lualaba a commencé en 2020, il y a une coïncidence suspecte entre le blocage du Gouverneur Muyej à Kinshasa pendant huit mois (Janvier-Septembre 2021), laissant les reines à la Vice-gouverneure Fifi Masuka pour monter un puissant lobbying visant sa promotion comme gouverneure, tant dans l’UDPS que dans la famille biologique du Président Tshisekedi, et l’annonce par ladite IGF des détournements des fonds.

D’ailleurs, cette accusation, inaudible pendant huit mois, a surgi lorsque les rumeurs commençaient à circuler sur le probable retour du Gouverneur Muyej au Lualaba. Subitement, une manœuvre politicienne actionna une session extraordinaire de l’Assemblée Provinciale. Elle destitua le Gouverneur Muyej en se basant sur un rapport de l’IGF.

Tel que souligné précédemment, le vice déontologique de la non-confrontation des données finales d’investigation, et en mont, l’absence de transparence sur les termes de références de l’audit, sont manifestes. La déchéance du Gouverneur Muyej, en son absence donc avec négation de ses droits de défense, a été décriée comme un cas patent de violation des droits humains et une injustice. C’est le cas, notamment, de l’un des acteurs majeurs de la société civile Congolaise, Jean-Claude Katende. Relevant l’indignation de ce défenseur des droits de l’homme, RFI a noté : « Jean-Claude Ķatende de l'Asadho appelle le ministre de l'Intérieur à ne pas cautionner cette injustice…il y a violation de la défense, cette destitution est injuste ».

Par ailleurs, l’IGF n’est pas censée transmettre les résultats de son investigation à une Assemblée Provinciale. Celle-ci est restée muette pendant des années sans déceler une quelconque malversation de la part du Gouverneur Muyej. Au lieu de blâmer l’Assemblée Provinciale pour son incompétence, l’IGF est donc venue l’aider à exploiter ses observations, dénuées de toute confrontation et justifications du concerné.

Le rapport de l’IGF était censé être envoyé au Président de la République et aux instances judiciaires pour des poursuites appropriées. Le cas Muyej démontre clairement la participation politiquement orchestrée et calculée de l’IGF dans un schéma d’hégémonie politique assurant au Président Tshisekedi son contrôle non seulement des provinces, mais des aires géographiques économiquement mielleuses.  

  1. L’IGF dans le mercenariat en communication politique : proxy du pouvoir

L’autre aspect important du glissement de l’IGF dans le champ politique est relatif à sa communication aux allures du discours politique partisan. Le manque de courtoisie et la tendance au dénigrement des victimes, des propos grossiers et condescendants des responsables de l’IGF, portent toutes les marques de la pulsion primaire de la mort de l’autre par son avilissement.

On cerne cette discursivité abaissante, très proche du style de communication des partisans de l’UDPS, dans les propos de Jules Alingete, chef de l’IFG, traitant les sénateurs congolais de voleurs. Selon Jules Alingete, « les personnes soupçonnées de mauvaise gouvernance se sont réfugiées au Sénat pour jouir de l'immunité parlementaire ».

Dans d’autres prestations médiatiques, Alingete établit une similarité entre les voleurs politiciens et les cambrioleurs de grand chemin. Dans une interview accordée à la chaine de télévision Africa24, Alingete brise l’obligation de réserve relative à son statut de haut fonctionnaire de la République et déclare : « la classe politique congolaise est l’expression d’une médiocrité ». Outre que cette expression fût utilisée par le Cardinal Mosengo contre le régime de J. Kabila, dans l’imaginaire politique congolais, elle participe de la narrative de la sublimation du nouveau pouvoir.                                                          

L’IGF contribue donc à l’aiguisement du discours de consolidation de la légitimité du régime du Président Tshisekedi et le déploiement de son pouvoir hégémonique, comme le libérateur venu purifier le Congo des prédateurs de l’ancien régime.

Ce qui n’est pas véridique, car comme démontré plus haut, au sujet de l’Etat de Droit, deux éminents membres de l’UDPS, tous deux ministres de la Santé, ont été accusés de détournement et incarcérés (et libérés dans selon une modalité brumeuse). Et dans le nouveau Gouvernement Sama, les soupçons des détournements ont fusé des ministères gérés par les politiciens émanant de l’UDPS ou des composantes de l’USN (Tony Mwaba, Antoinette Kipulu, Chembo Konde). Cela indique que le déboulonnement n’a pas transformé la gouvernance.

Il n’a pas exorcisé les gouvernants surtout de l’UDPS, du mental prédateur. Cela indique aussi qu’aucune innovation technique et procédurale n’a été mise en place par l’IGF pour prévenir efficacement les détournements. Seulement, les suspects politiciens perçus comme adversatifs sont eux appréhendés, jugés, condamnés sans espoir de libération. Ceux qui sont proches de l’UDPS Tshisekedi sont théâtralement emprisonnés et libérés.  

Sur la même toile critique, une autre affaire révélatrice de l’existence du mental de la corruption dans les rangs de l’UDPS qui se présente comme force libératrice du Congo des détourneurs est celle du bras de fer entre l’inspecteur général des finances, Jules Alingete, et le ministre de l’Enseignement secondaire, le Professeur de droit Tony Mwaba.

Le journal en ligne Scooprdc.net a écrit à ce sujet : « Le Ministre de l’Enseignement Primaire, Secondaire et Technique (EPST), Tony Mwaba, et l’Inspecteur général des finances (IGF), Jules Alingete, ont livré une scène désagréable sur la place publique. Le gendarme des finances publiques accuse le ministre de tentative de détournement de 16 millions USD et ce dernier révèle à son tour le deal par lui bloqué de 2 millions d’euros dans lequel l’IGF serait impliqué. Ces linges sales balancés dans les réseaux sociaux, ont suscité des réactions vives de la part des internautes sur Twitter ».

Selon le Ministre Tony Mwaba (Avocat et Professeur de Droit), Alingete avait tenté de le persuader de valider une opération de 2 millions d’euros en faveur de la société Verdox, pour l’allocation des cartes biométriques aux élèves de l’école primaire.

Le Ministre Tony Mwaba déclara vouloir intenter une action en justice contre l’inspecteur général des finances, Jules Alingete, pour imputation dommageable. Mais, les instances de l’UDPS se mêlèrent à la guerre de communication politisée entre ces deux personnalités. Le Secrétaire Général de l’UDPS, Augustin Kabuya, s’invita au débat. Il tenta de le diluer par sa remarque selon laquelle il n’y avait aucun détournement mais une simple incompréhension entre le ministre et l’inspecteur en chef de l’IGF.

Il convient de souligner que la communication et la narrative politicienne de l’Inspecteur Général des Finances, Jules Alingete, auraient constitué un motif de limogeage en France ou en Belgique. Mais, dans un contexte politique où la pulsion thanatos combinée à la culture politique paroissiale est dominante, l’IGF étant devenue un instrument politique, l’Inspecteur Général des Finances est, lui, intouchable.

La preuve est qu’après son torrent d’invectives sur les sénateurs, une commission fut mise sur pied pour saisir le Président Tshisekedi au sujet de cet outrage du chef de l’IGF sur la chambre haute du Parlement. L’affaire fut noyée. Pourtant, il s’agissait bel et bien d’une humiliation du Sénat de la République par un fonctionnaire d’un service public attaché à la Présidence de la République.  

Imhotep Kabasu Babu Katulondi

Libre-penseur et écrivain (Agir New Congo, www.agirnewcongo.com)

 

 

 

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