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(Par Me Tshiswaka Masoka Hubert, Avocat et Défenseur des Droits humains)

Mémorandum à  l’Archevêques métropolitain de Lubumbashi, Son Excellence Muteba Mugalu Fulgence

(Lubumbashi, le 18 mai 2022)

  1. INTRODUCTION

Il s’est ouvert hier, le 17 mai 2022, à Lubumbashi, le « Forum pour l’unité et la réconciliation des Katangais » qui ira jusqu’au 19 mai 2022, afin d’aider des filles et fils du Katanga à poser des gestes d’une authentique réconciliation, travailler ensemble et défendre les intérêts « du peuple katangais » et « de tous ceux qui vivent au Katanga ».

L’Archevêque métropolitain de Lubumbashi, Son Eminence MUTEBA MUGALU Fulgence veut :

« Amener nos leaders katangais, toutes tendances confondues, à s’asseoir ensemble pour oser regarder dans la même direction, se dire la vérité sans se focaliser sur les atrocités du passé, mais, plutôt se pardonner mutuellement en relevant les obstacles à vaincre […] »

Suite à l’invitation lancée par l’Assemblée Episcopale de la Province Ecclésiastique de Lubumbashi (ASSEPL) et la Société civile du Grand-Katanga, plus de deux-cents personnes se sont réunies au centre pastoral Monseigneur TAFUNGA Jean-Pierre. 

Dans l’optique des droits humains, la présente analyse l’argumentaire de cette initiative citoyenne qui vise à « garder l’unité de l’âme Katangaise et l’identité Katangaise ».

Ce document de travail affirme l’évidence que des richesses du Katanga suscitent des convoitises de toute part. Cependant, les deux assertions ci-dessous inquiètent du fait qu’elles ramènent le débat en sourdine aux « compatriotes non-originaires » ou « non-Katangais ».

Tenez : (i)     « Au-delà de la main noire étrangère, il y a la volonté de certains compatriotes non originaires qui cherchent à tout prix, à s’assurer la soumission et l’exploitation du peuple katangais et le pillage de son sous-sol »  

Et l’argumentaire de poursuivre que : 

(ii)       « […] Les querelles de chapelle et les divisions des Frères et Sœurs politiciens ou d’autres personnalités importantes du Katanga ne servent pas les intérêts de la population katangaise, elles servent la cause des non-katangais […] »

L’analyse de l’initiative de l’Eglise Catholique et l’orientation qu’elle en donne se fonde sur quatre points : (i) Du contexte politique », (ii) De la perception publique, (iii) Du langage et concepts utilisés : « Peuple katangais », « les autres qui vivent au Katanga », « non originaires » ou « non-katangais ». (iv) Du rôle de l’Eglise. En termes de conclusion, l’examen des faits propose des recommandations.

  1. CONTEXTE POLITIQUE

Le « Forum pour l’unité et la réconciliation des Katangais » convoqué par l’Archevêque métropolitain de Lubumbashi se tient dans la même ville où a été clôturée, il y a deux semaines, la « Conférence interprovinciale entre les provinces du Grand Katanga et celles du Grand Kasaï », par son initiateur, le Président de la République, TSHISEKEDI TSHILOMBO Félix-Antoine. 

En effet, la conférence interprovinciale avait analysé différentes faces du problème déstabilisateur de la cohésion nationale que provoquent des mouvements massifs de la population du Centre de la RDC dit Grand-Kasaï vers la région Sud-Est dite Grand-Katanga. L’un des plus importants aspects examinés dans cette réunion fut le fait pour certains politiciens de considérer lesdits déplacements comme un risque de modification de la cartographie de l’électorat de 2023, en leur défaveur. Cette crainte expliquerait le recours au discours politique désobligeant d’incitation à la haine ethnique, rappelant des faits historiques sinistres, notamment, les pogroms des années 1960 et 1990 contre les Kasaïens, faits liés aux premières élections de 1957, et, l’opposition au régime de MOBUTU des années 1980-90.

Dans son mot de clôture de la conférence dite de « cohabitation pacifique », le Président de la République disait : « Nous sommes un même peuple, une seule et même nation. […] Préservons notre unité, notre solidarité et notre intégrité nationale ». Et, le Premier Ministre, Monsieur SAMA LUKONDE, le Ministre de l’Intérieur ainsi que les neuf Gouverneurs des provinces concernées s’étaient engagées à aborder le fond de cette problématique déstabilisatrice du Centre et du Sud-Ouest de la RDC, afin de renforcer « le vivre ensemble » ou « la cohabitation pacifique » entre membres des groupes ethniques vivant au Katanga.

Telles sont les circonstances du temps, du lieu et du contexte politique dans lesquelles le « Forum pour l’unité et la réconciliation des Katangais » se tient, afin de réfléchir sur les voies et moyens de défendre les intérêts du « peuple katangais ». 

  1. DE LA PERCEPTION

D’ores et déjà, il convient de noter que ledit Forum a amené à la table de réconciliation « des leaders politiques » des plus influents. Sans nul doute, le débat est principalement politique, aux fins politiques. Le Gouverneur en fonction, des anciens Gouverneurs, sénateurs et députés y étaient présents, aux côtés des chefs coutumiers et leaders d’opinion de base. L’archevêque disait, dans son mot d’introduction que : 

« […] C’est une initiative citoyenne, nous voulons tout simplement en tant que Pasteur, demander à nos frères et sœurs de consolider la cohésion au niveau de la province en vue d’être efficaces au niveau national. […] ».

D’aucuns s’hasardait à prédire une réconciliation entre deux figures emblématiques de la scène politique nationale, à savoir le Président de République honoraire, le Sénateur KABILA KABANGE Joseph et le Président du regroupement politique Ensemble, l’Honorable KATUMBI CHAPWE Moïse. La première cité n’était pas à l’ouverture des travaux. Cependant le deuxième y était présent, assied à côté de la jumelle KABILA KYUNGU Jaynet.

De ce point de vue, une telle rencontre est perçue comme un apport crucial à l’éventuelle deuxième « alternance pacifique » et « passation du pouvoir civilisé » au sommet de l’Etat à l’issue des élections de 2023. L’Archevêque donne l’espoir :

« Notre grande province du Katanga a été divisée, il y a quelques années. On ne peut plus revenir à l’unité du Katanga, mais, on peut au-moins garder l’unité de l’âme Katangaise, la fierté Katangaise et de l’identité Katangaise […] ». 

  1. « PEUPLE KATANGAIS » ET « LES AUTRES QUI VIVENT AU KATANGA »

La présente réflexion trouve inquiétant que la rencontre initiée par l’Assemblée Episcopale de la Province Ecclésiastique de Lubumbashi (ASSEPL) ne soit une opportunité de souligner, marteler et consacrer des différences entre le « peuple katangais » et « les autres qui vivent au Katanga », les « non-originaires » ou « non-katangais ». Telle considération rentre dans la philosophie politique d’une identité katangaise à part entière fondant ou légitimant des droits politiques exclusifs qui ne peuvent être reconnus qu’à une certaine catégorie de citoyens. 

En fait, dans le contexte katangais, la définition des concepts et le langage des « filles et fils du Katanga » est empruntée à la Fondation Katangaise qui stipule à l’article 6 de ses statuts, deuxième para qu’« est membre de droit, toute association socioculturelle regroupant les fils et les filles d’une ou plusieurs tribus du Katanga ». Cette structure devenue incontournable sur la scène politique katangaise se réclame être l’âme et le fondement de l’identité katangaise. Elle regroupe 17 organisations « socioculturelles » qui discutent des « intérêts des katangais », dont 14 ont été identifiées selon la subdivision territoriale suivante : 

(i)        Association des Bakusu de Lubunda/ Kongolo (ASBAKUL) ;

(ii)       Association des Bashila du Lac Moëro/Pweto (ASHILAC) ;

(iii)      Association des BaSongye du Katanga/ Kabalo, Kongolo (ASSOBAKAT) ;

(iv)      Association Ndembu-Frères de Mutshatsha, Kolwezi, Dilolo (ASSONDEF) ;

(v)       Association des Balubas du Katanga / Kalemie, Bukama, Kamina, Kaniama, Malemba-Nkulu, Kabongo, Manono, Kabalo, Kongolo, Nyunzu, Mitwaba et Lubudi (BALUBAKAT) ;

(vi)      Cercle pour la promotion du Marungu Benye Marungu, Moba, Nyunzu (CEPROMA) ;

(vii)     Association des Lwena et Luvale /Dilolo (LWENA) ;

(viii)    Association des Ruund / Kapanga, Kolwezi (DIVAR)

(ix)      Association des Tshokwe / Sandoa, Dilolo, Kolwezi (KULIVWA)

(x)       Association des Bakalanga et Baholoholo/ Kongolo, Nyunzu, Kalemie (LUHENDE)

(xi)      Association des Sanga / Kambove, Kolwezi, Lubudi, Mitwaba (LWANZO LWA MIKUBA)

(xii)     Association des Minungu de Dilolo, Kapanga, Sandoa, Mutshatsha (MINUNGU)

(xiii)    Association des Bemba, Lamba et Lala de Kasenga, Kipushi, Pweto et Sakania (SEMPYA) ;

(xiv)    Association des BaHemba de Kongolo et Nyunzu (TWIBUNGE)

Selon le même entendement, « les autres vivant au Katanga » sont des personnes dites « non-originaires » ou « non-katangaises » qui appartiendraient aux groupes ethniques non listés par ces associations dites socioculturelles du Katanga. Ces personnes n’ont pas les mêmes droits civils et politiques que les katangais dits « originaires » ou « autochtones ». C’est ainsi que le Forum des « fils et filles du Katanga » initié par l’Archevêque métropolitain de Lubumbashi n’avait associé aucune personnalité dite « non-originaire ». Ni député élu et siégeant dans l’hémicycle du Katanga, ni ministre provincial du Katanga, ni scientifique, ni Recteur d’Université, ni Bâtonnier en exercice, aucun membre de la société civile dont l’origine des parents est jugée non-katangaise. 

Une opinion considère que cette classification ou catégorisation des citoyens selon leurs groupes ethniques ou l’origine des parents est la consécration de l’apartheid, le développement séparé ou le « vivre ensemble séparé » entre citoyens congolais. 

Par contre, une autre opinion y est favorable. Ainsi, en dépit du nombre d’années et des générations de vie au Katanga, et à défaut de se regrouper par tribus, certains s’identifient en ressortissants des provinces d’origine de leurs aïeux. On a ainsi : 

(i)        Communauté des ressortissants du Bas-Congo (COREBAC)

(ii)       Communauté des ressortissants du Grand-Bandundu (COREBAND) 

(iii)      Communauté Kasaïenne  pour Grand-Kasaï (COKA)

(iv)      KIVU Holding pour le Grand-Kivu

(v)       MONANO pour le Grand-Equateur ;

(vi)      Communauté des ressortissants de la Grande Province-Orientale (OKAPI)

En somme, « le peuple katangais » vit paisiblement et séparément d’avec les « autres peuples vivant au Katanga ». « Le peuple katangais » dit autochtone se définit en détenteur exclusif des « droits » (non écrits) auxquels « les non-originaires », « non-katangais » ou allogènes ne peuvent prétendre. Bref, la kataganité donne des droits exclusifs aux katangais, au détriment des « autres vivant au Katanga ».

  1. DU ROLE INQUIETANT DE L’EGLISE.

La présente réflexion relève l’inquiétude liée au fait que le document de travail semble orienter vers la distanciation du « katangais » des « non-katangais ». En plus, le discours introductif de l’Archevêque a martelé sur la « kataganité » du « peuple katangais », « fils et fils du Katanga », « l’unité katangaise », « l’identité katangaise », « la dignité katangaise » et « la fierté katangaise ». 

A titre illustratif de la consécration de la différenciation identitaire, l’analyse souligne les éléments de langage tirés de « l’Argumentaire du Forum », dès sa première page, sous les rubriques ci-dessous. Tenez !

(i)        Le para intitulé « Ce que nous constatons » distingue trois acteurs : le katangais, l’étranger et le compatriote non originaire :  

« Les richesses dont regorge le Katanga suscitent, depuis des temps coloniaux, une attraction irrésistible des puissances étrangères et des convoitises de toute part. La ruée vers ces richesses a très souvent provoqué des instabilités criantes et l’éclatement de l’unité souhaitée des Frères et Sœurs katangais. […] Au-delà de la main noire étrangère, il y a la volonté de certains compatriotes non originaires qui cherchent à tout prix, à s’assurer la soumission et l’exploitation du peuple katangais et le pillage de son sous-sol ».

(ii)       Le para intitulé « Nous constatons que » revient sur « la population katangaise » et des « non-katangais » :

« […] Les querelles de chapelle et les divisions des Frères et Sœurs politiciens ou d’autres personnalités importantes du Katanga ne servent pas les intérêts de la population katangaise, elles servent la cause des non-katangais […] »

Le Forum resterait une excellente initiative, si le document d’orientation ne pointait pas « certains compatriotes non-originaires » ou des « non-katangais » comme faisant partie des problèmes obstruant le développement du Katanga. La faillite de l’Etat congolais et du Grand-Katanga, la crise économique généralisée, la gestion calamiteuse des mines confiée aux chinois et indiens, des banques contrôlées par une poignée de congolais et toutes ces autres difficultés des entités de production ne servent pas la cause des « non-katangais».

L’orientation de l’Eglise Catholique vers la « katanganité » du forum est déroutante. Et pourtant, l’Eglise est connue pour son rôle historique d’éteindre le feu, lorsque des politiciens n’y parviennent pas.  En RDC, comme au Katanga, elle a toujours été un puissant groupe de pression militant pour la paix, la sérénité, le bien-être de TOUS, non seulement entre ses fidèles, mais entre tous les êtres humains, sans discrimination aucune, surtout pas celle de l’origine des parents.

  1. CONCLUSION 

L’Archevêque métropolitain de Lubumbashi a martelé, de manière inquiétante, sur des termes de différenciation identitaire des « katangais » des « non-katangais ». Son discours d’ouverture est revenue plusieurs fois sur des concepts de « peuple katangais », « fils et fils du Katanga », « l’unité katangaise », « l’identité katangaise », « la dignité katangaise » et « la fierté katangaise ». Ce fait porte à croire à la consécration de la « kataganité» un phénomène inacceptable, au même titre que la « congolité » dénoncée en son temps.

Les travaux du « Forum pour l’unité et la réconciliation des Katangais » ne doivent pas affirmer l’allégation incorrecte selon laquelle « certains compatriotes non originaires » chercheraient à tout prix, à s’assurer la soumission et l’exploitation du peuple katangais. Telle déclaration expose le non-katangais ou non-originaire au mépris et la vindicte populaire. 

Eu égard à l’histoire des violences au Katanga, au contexte politique tendu et à la prédisposition des politiciens à manipuler opportunément le citoyen lambda, en cette période pré-électorale agitée, il est impérieux que l’Eglise apporte un message d’apaisement, contrairement à celui qui désigne des boucs émissaires profiteurs des conflits entre « filles et fils du Katanga ».

Recommandons vivement à Son Eminence, l’Archevêque métropolitain de Lubumbashi de corriger de toute urgence ce message, afin que les participants à ce Forum prometteur pour le Katanga et la RDC n’amplifient le regain de tension contre des « non originaires », dans un pays déjà en faillite.

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