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Je remercie mon grand frère et néanmoins ami,  Philippe Masegabio (« Ya Filipo », pour nous ses cadets, « Philmas » chez les intimes), pour m’avoir offert cette belle opportunité de présenter son dernier essai critique, Tchicaya U Tamsi, le feu et le chant. Une poétique de la dérision.

Mais quelle épreuve que de se livrer  à l’exercice périlleux de la critique d’un critique. Mais quelle épreuve de tenter de refaire l’itinéraire imaginaire et poétique d’un immense auteur comme Tchicaya U Tamsi ! D’autant plus que l’auteur lui-même Masegabio, poète émérite, n’est pas loin des sentiers tracés par l’aîné, qu’il a fréquenté d’une certaine manière, en direct et en différé, selon le temps et l’espace ; qu’il a étudié de près, qu’il a en quelque sorte « défolié », qu’il a (et c’est de bonne guerre !)  déconstruit  et reconstruit pour des raisons de décryptage et d’’analyse… Si l’on ajoute à cela quelques similitudes d’itinéraire imaginaire et de style,  qui allient à la fois politique et poétique, à la fois surréalisme  totémique et orthodoxie  stylistique, à la fois recours à la mythologie classique et message rédempteur, à la fois posture intellectuelle, aristocratique et tendances libertaires ; si l’on ajoute cela, on comprend l’admiration, voire la fascination  de Masegabio. Mais,  il est prudent d’arrêter là la comparaison. Comparaison, n’est-ce pas, n’est pas raison. Peut-on d’ailleurs comparer celui qui se considère lui-même comme un « fan » mais vigilant, par rapport à celui qu’il tient en grande estime  comme  une « star », au sens propre d’ « étoile brillante »…

Ah, tant pis pour moi  pour m’être  aventuré sur ces sentiers éprouvants  d’un pèlerinage  risqué. Dieu merci, je connais un peu Philippe. « Un  peu-beaucoup », comme disent les Kinois : n’est-ce pas Masegabio  qui  a guidé  mes premiers  pas de critique littéraire en herbe  dans l’organe éditorial  qu’il  dirigeait alors au sein de l’Office National de Recherche et de Développement, à savoir la revue DOMBI.  N’est-ce pas Masegabio, en 1972,  qui, lors de la création de l’Union des Ecrivains Zaïrois, au  Goethe Institut, m’a embarqué dans le tout premier comité       comme membre effectif, malgré ma fougue de  « jeune Turc »   piaffant d’impatience et d’impertinence. N’est-ce  pas Masegabio alors ministre de la Culture qui, en 1985-86, me prépare à rempiler à la tête de la Compagnie du Théâtre National, afin d’y ramener la paix  et une certaine rationalité managériale. N’est-ce pas avec Masegabio ainsi que d’autres collègues et amis, que dans les années 2000, nous nourrissions le vœu de construire le pont symbolique sur le Congo à partir de la littérature, et une synergie interactive, avec le pôle artistique et culturel de Lubumbashi, singulièrement de l’UNILU.  N’est-ce pas, grâce à la thèse de Doctorat de  Masegabio  défendue en 2014  à  l’UNIKIN  que  j’ai  pu, pour ainsi dire,  faire davantage la connaissance de Tchicaya U Tamsi et me réconcilier avec sa poésie.

L’on a compris   combien  les chemins   de l’amitié et du savoir sont insondables et redevables à  la  providence quand ils se croisent…

L’on a compris que  l’ouvrage sous examen  est une reconstitution plus éclectique de la thèse, en commençant par le titre revu, le titre initial ayant été : « Le rire, ses valeurs figuratives et ses fonctions dans l’œuvre poétique de  Tchicaya U Tamsi ». L’essai  en question (paru à Paris,  aux Editions le Harmattan, 2019)  comporte 306 pages et est réparti en 4 parties consacrées respectivement : 1) aux variations            conceptuelles, 2) aux éléments biographiques, 3) au décodage des valeurs figuratives du rire, 4) aux fonctions du rire.

En fin de compte, que retenir de tout cela, forme et  fond ?

Philippe Masegabio est égal à lui-même et à sa réputation d’écrivain et de critique : séducteur mais intransigeant, méthodique mais réceptif, érudit mais mesuré. L’étude proprement dite, « concerne la recherche et l’identification des signifiants du rire, leur mode de fonctionnement   et la signifiance de l’œuvre poétique de Tchicaya U Tamsi » (Masegabio).  Les axes méthodologiques font montre d’une interdisciplinarité intégrée, éclairée, éclectique : l’analyse du contenu et la stylistique le disputent à la sémiotique de la littérature    là  où la poétique, en tant qu’analyse de l’acte de création rejoint l’herméneutique.

Au demeurant, l’auteur Masegabio a réussi  une sorte de compromis savant, c’est le cas de le dire, en réunissant à bon escient les ténors   de la théorie du langage et de la sémiologie, de la déconstruction et de la sémantisation : les théories de l’Américain Charles Sanders Pierce  sur le courant pragmatiste et la triade signe-objet-interprétant ; celles du Danois  Louis Hjelmeslev sur la glossématique, celles de l’Italien Umberto Eco sur l’encodage et le décodage du signe-image ; celles du Français Roland Barthes sur la sémiologie de la représentation et la sémiologie de la communication ; celles du Français Gérard Genette sur la narratologie et singulièrement sur la transtextualité ; celles de la Franco-bulgare  Julia Kristeva sur la psychanalyse du langage et singulièrement l’intertextualité ; enfin celles du Russo-américain Roman Jakobson sur l’analyse structuraliste…

Cette approche interdisciplinaire a eu l’aura de détecter non seulement les pépites poétiques, non seulement les interférences autobiographiques, mais aussi la magie illocutoire et perlocutoire de l’engagement éthique et esthétique.

Nous ne dirons qu’un simple mot de ces interférences biographiques, puisque l’auteur a conscience, contrairement à certaines théories carrément formalistes,  que ces interférences  ne sont pas totalement absentes comme impacts dans l’acte d’écriture. L’on sait en l’occurrence que de son vrai prénom Gérard –Félix et, fils d’un parlementaire,  Tchicaya arrive à Paris à 15 ans. Infirme dès l’enfance, Tchicaya a vécu dans une sorte de solitude pesante  par rapport à ses parents, et notamment de sa mère ; ce qui a influencé une écriture tour à tour nostalgique,  aigre-doux, et impétueux.

Parlons du fond à présent.   Justement le titre employé par Masegabio «  Le feu et le sang » rend compte  de l’état d’esprit de ce poète écartelé, « écorché vif », à travers d’une part  le feu ( métaphore de la passion au sens plein, comme  révolte ontologique,  métaphysique, voire politique) ;  mais aussi, d’autre part  le chant   (sublimation de la souffrance et de cette « passion »). La thématique de la passion, pour Tchicaya,  renvoie certes au Christ mais aussi, plus près de nous, au martyre de Patrice Emery Lumumba. La mort de Lumumba, pour lui, n’est- ce pas « le chant éteint », n’est-ce pas « la parenthèse de Kinshasa », « la parenthèse de sang », pour parler comme Sony Labou Tansi ! «Malheur à l’oiseau ivre

              A quoi bon japper

              C’est de l’arc musical

              qu’il faut jouer en ces pays

              Le jour est assez noir pour l’ordalie

              Nos âmes nos vies ont la boue… »

Qu’est-ce donc finalement la « poétique de la dérision », chez Masegabio, sinon l’ensemble des procédés de parturition symbolique, de « magie suggestive » (Baudelaire) dans ses fonctions protéiforme et multiforme, c’est-à-dire :  sémiotique, métaphorique, pragmatique, propitiatoire…  Propitiatoire, oui,  sous l’impulsion de la dérision, une forme sociodramatisé du rire. Rire à la fois polyphonique, polysémique et prophylactique. Rire égrillard et  poivre-et-sel du griot africain ;  rire évocateur  et grinçant d’Aristophane, rire sulfureux et cathartique de Molière, rire métaphysique chez Bergson, rire jaune et d’angoisse kafkaienne, « rictus orgueilleux » (selon Tchicaya), comble de la ubris de Prométhée contre les dieux, ce phénomène, le rire,  au cœur et au ventre de l’homme, est à la fois défouloir et épouvantail, à la fois totem et tabou. « Le rire, écrit Tchicaya, est le seul uniforme  que je n’ai jamais porté en haillons dans les orgies/ Il gardait   mon cœur contre mes appétits d’ogre ».

En fin de compte, Philippe Masegabio a réussi un vrai pari, celui de faire exploser le rire énigmatique de Tchicaya    U Tamsi   tantôt en feux de brousse, tantôt en feux d’artifice   éblouissants. Mais tantôt en revanche,  en pied de nez contre les dieux, contre le pouvoir religieux, contre les potentats, contre les  idéologies hybrides et incantatoires comme la négritude, bref ; contre les fausses dévotions. 

Philippe Masegabio a réussi ce pari, je le répète, parce qu’ il est lui-même pèlerin et adepte du Beau, du Vrai et du Surréel, selon ses propres mots, ce qui constitue en fait … sa  véritable somme première et son talisman ; il est pèlerin toujours en quête de son renouvellement, de la jubilation intérieure, de sa jouvence inaltérable, là où la cendre demeure : pour Masegabio comme pour Tchicaya, chaque jour est … le jour de l’Eternel ; chaque jour est le rire décapant et capiteux pour avoir réussi à passer le lac des caïmans. Le caïman n’est-il pas le totem du grand large et même de l’au-delà des rivages ! Comme on dit chez nous, aux crapauds des mares, aux poissons d’eau douce, il est impossible de rêver d’être caïman  des grands lacs, de rêver de l’au-delà des rivages et des horizons !

Mais,  finalement, poète avant tout,   Masegabio est passeur, au-delà des rivages et des horizons. C’est ainsi qu’à travers son décryptage de  l’œuvre de Tchicaya, la mythologie du rire retrouve sa valeur spécifiquement humaine, sa valeur universelle de  déconstruction et de construction du langage, de l’expression en profondeur du destin coexistant de tout homme et de tout l’homme.

L’essai de Philippe Masegabio  est à ranger dans la catégorie et dans le registre  de ce qu’on a appelé et qu’on appelle les « études postcoloniales » ; non pas en termes chronologiques de l’après-colonisation, mais en termes idéologiques et critiques de la remise en question radicale des fondements et des vestiges culturels de l’esprit colonialiste ; et cela, au nom de la  contemporanéité authentique et de la prophylaxie mentale et intellectuelle, comme jadis l’avait proclamé Mabika Kalanda…

Kinshasa, 11 février 2020

Pr  Lye M.  YOKA

 

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