*La date du 24 avril 1990 revêt la même importance que celle du 30 juin 1960 dont l’engagement des congolais dans la lutte qui avait débouché sur l’accession de notre pays à l’indépendance a été loué par Patrice Emery Lumumba dans son discours du 30 juin 1960. Engagés aussi pour la démocratie, les congolaises et congolais ont réitéré le même exploit pour la démocratisation du Congo-Kinshasa.

Car, les leaders initiateurs de la lutte pour la démocratie avaient, par la conscientisation, fait comprendre à ces derniers que la cause de leur misère était le régime dictatorial instauré par Joseph Désiré Mobutu à partir de 1965. C’est qui a été à la base de l’adhésion populaire aux idées véhiculées par la lettre ouverte du 1er  novembre 1980 adressée au Président Mobutu Sese Seko par les treize  commissaires du peuple pour exiger la restauration d’un régime démocratique La lettre ouverte comme élément catalyseur interne et les autres événements mondiaux contraignirent Maréchal Mobutu Sese Seko, Président du Mouvement Populaire de la Révolution et Président de la République du Zaïre à organiser les consultations populaires.

Le 24 avril 1990, à la suite de ses consultations, Maréchal Mobutu Sese Seko s’adressa à la Nation congolaise alors Zaïroise par son discours présidentiel d’avènement de la 3ème République. En effet, après analyse bibliométrique de 6.128 mémorandums qui ont été enregistrés par le Bureau National de Coordination jusqu’au 21 avril 1990, Maréchal Mobutu affirme que 87% de ces mémorandums ont proposé des réformes  en profondeur au sein du Mouvement Populaire de la Révolution, tandis que 13% de ces mémorandums se sont clairement exprimés en recommandant l’instauration du multipartisme. Il renchérit sur les résultats de cette analyse en affirmant qu’ « après avoir murement réfléchi et contrairement à mon engagement de suivre l’opinion de la majorité, j’ai estimé, seul devant ma conscience, devoir aller au-delà des vœux exprimés par la majorité du grand peuple du Zaïre, MOBUTU (1990 : 199) Mais, ce multipartisme politique n’a été effectif qu’à partir de 2006 où les premières élections politiques pluralistes de la 3ème République ont été organisées. Ces élections marquèrent ainsi la nouvelle ère politique congolaise, c'est-à-dire la démocratie tant attendue.

Montrant l’importance de la démocratie, Guy VERHAGEN (1992) affirme que « la démocratie favorise le développement parce qu’elle est basée sur la discussion libre et sur la participation de tous à la réflexion sur les problèmes du pays ». Dans un régime démocratique les gouvernés et les gouvernants sont des acteurs incontournables. Dès lors les questions suivantes méritent d’être posées :

- La démocratie congolaise en vigueur aujourd’hui est-elle celle qu’attend le peuple congolais depuis le 24 avril 1990 ?

- Le régime démocratique en vigueur au Congo Kinshasa depuis 2006 a-t-il favorisé le développement ?

Pour répondre à ces questions, je recours à l’analyse comparative de deux conceptions de la démocratie qui s’affrontent dans le champ politique afin de déterminer laquelle de ces deux conceptions est dominante en République démocratique du Congo. Cela étant, je commence par la démocratie molle.

  1. Démocratie molle

J’ai emprunté à Paul Houée(2009) le concept de « démocratie molle » qu’il a utilisé pour décrire la démocratie libérale qui fait la promotion de la propriété privée. Houée cite, à cet effet, le politologue américain Benjamin R. Barber qui dénonce la conception de la démocratie libérale en usage en occident.

Pour ce politologue, la conception libérale de la démocratie repose sur « la conception abstraite d’un citoyen défenseur de ses droits et intérêts, citoyen défini par sa belle indépendance et sa recherche de bien –être. La démocratie libérale repose sur la conception minimaliste de la démocratie dont l’auteur célèbre est Joseph Alois Schumpeter.

Dans cette conception, le rôle du peuple consiste à élire ses représentants et à les sanctionner au terme de leur mandat. Il n’a pas à se mêler de la conduite des affaires, car il n’a pas de capacités pour le faire. En République démocratique du Congo, cette conception justifie pourquoi la plupart des congolais s’engouent de la politique au nom de la cupidité et de l’idolâtrie de l’argent.

La prédation des ressources de l’Etat est aussi fondée sur cette conception. Conséquence, nous avons à faire à un Etat pauvre alors que celles et ceux qui prétendent être à son service sont follement riches. C’est très triste de voir sur la scène politique des personnes qui n’ont pour ardent désir que la subsistance par l’accumulation de l’argent et des biens matériels.

Parmi eux figurent d’abord certains dignitaires du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR) de la 2ème  République avec leur gestion centrée sur le pillage des ressources de l’Etat au point de rendre la RDC alors Zaïre exsangue économiquement et socialement. Chassés des rênes du pouvoir et de la scène politique par Laurent-Désiré Kabila, ces mobutistes retournèrent au pouvoir quand Joseph Kabila est devenu Président de la République démocratique du Congo. Pour garantir leur survie, à l’instar de la mouvance présidentielle de Mobutu, ces mobutistes - kabilistes ont formé d’abord la Majorité Présidentielle(MP) et enfin le Front Commun pour le Congo(FCC).

A cette occasion, ils ont non seulement réitéré leur exploit de se servir, mais aussi initié beaucoup d’autres nouveaux politiciens au pillage systématique des ressources de l’Etat congolais.

A ce titre, la démocratie libérale devient la première cause d’absence des justices distributive et sociale en République démocratique du Congo. Etonnez-vous, un pays de plus de 90 millions de congolais, les revenus des ressources de la RDC ne profitent qu’à un groupe de moins d’un million de congolais et ce, depuis 1965.

Curieusement, ces prédateurs des ressources de l’Etat se font offrir gratuitement des éloges et des applaudissements de la part d’un peuple qu’ils ont asphyxié.

Voilà pourquoi, l’écrivain de la littérature anglo-africaine, Wole Soyinka stigmatise le comportement des applaudisseurs en ces termes : « ce n’est qu’en Afrique où les voleurs se regroupent pour piller davantage alors que les jeunes, dont l’avenir est ainsi volé, les applaudissent ».
Pis  encore, au moment des élections, ce peuple donne ses voix aux individus qui ne savent pas le servir. Comme le précise Houée, la démocratie Libérale se réduit à un vote exprimant la préférence d’un moment.

C’est vrai, le vote est juste l’expression d’une préférence momentanée. Il faut entendre ce que disent les électeurs sur le comportement de leurs élus pour se rendre compte de leur déception. Alors qu’au Congo - Kinshasa, les élections ont été considérées comme une praxis pour mettre fin à la misère des congolais.

C’est dans cet ordre d’idées que dans leur message intitulé « Des dirigeants nouveaux pour le salut du peuple », les évêques de l’église catholique romaine du zaïre (1995) affirmaient que les élections étaient « un nécessaire et urgent arbitrage du peuple ».

Ils affirmaient que le peuple a été trahi par ses dirigeants et se trouvait abandonné à son triste sort par ceux qui prétendaient parler en son nom. Pour eux, la seule voie d’issue pour le peuple était de prendre ses responsabilités et de se donner de nouveaux représentants. Les congolais ont eu des nouveaux représentants en 2006, 2011 et 2018, mais la misère est loin de les quitter. D’où la nécessité d’appliquer la conception maximaliste de la démocratie.

  1. démocratie forte

La démocratie forte repose sur, selon Paul Houée, l’idée d’une communauté de citoyens autogérés, moins unis par leurs intérêts homogènes que par l’éducation, ces citoyens sont mis en capacité d’établir en commun leurs objectifs et leurs actions au nom d’une vision civique de la société.

Il s’agit la conception maximaliste de la démocratie dont l’un des célèbres auteurs est Carole Bateman. Elle est fondée sur le principe que tout individu a les capacités nécessaires pour participer au pouvoir. Les partisans de cette conception prônent « la politique des amateurs », on dirait « learning by doing de Jhon Dewey », s’appuyant sur le slogan de Lénine : « chaque cuisinière doit pouvoir gouverner l’Etat ». A sujet de la République démocratique du Congo, Gauthier de VILLER (1998 :27) nous apprend qu’en 1991 1992, « le peuple acquis au changement » avait surnommé Etienne Tshisekedi « Moise ».

Ainsi, le peuple acquis au changement a, toujours, affiché le comportement qui corrobore la démocratie forte. Ce n’est pas une faiblesse, mais une identité culturelle politique. C’est une démocratie fondée sur la participation des citoyennes et citoyens.

Car, la participation instaure un cercle vertueux, elle a une vertu éducative, elle développe les aptitudes à gouverner et le civisme. La participation élargit l’horizon intellectuel, elle donne la confiance et libère les citoyens de la peur, de la torpeur et de la honte.

La « politique devient alors la propre Université des citoyens et la citoyenneté leur terrain. Ceci suppose l’existence des bibliothèques, les centres de formation et la presse des partis politiques pour former et informer leurs membres. Mais, à l’état actuel de ma connaissance, je ne connais un seul parti politique congolais qui a une bibliothèque ou un centre de documentation pour cette fin. Je reviens ainsi avec Houée pour dire qu’ « il n’y a pas de modèle démocratique transposable partout : à chaque peuple d’inventer son régime démocratique le plus libérateur, le plus porteur de progrès et de solidarité ». Chaque peuple invente sa démocratie selon sa vision civique de sa société.

Concernant, la société congolaise, préfaçant le Rapport d’Examen National Volontaire des Objectifs de Développement Durable, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo(2020) affirme que la vision de la République démocratique du Congo est d’ « ériger un Etat moderne, pacifique, démocratique et soucieux de chaque citoyen, un Etat où chaque institution joue son rôle dans le cadre de la séparation des pouvoirs, un Etat qui garantit le bonheur de tous ».

Il renchérit sur cette vision en précisant qu’elle est en cohérence avec le Programme de Développement Durable à l’horizon 2030.

Pareille vision ne peut se matérialiser que s’il y a la participation politique du peuple. La participation politique est, pour Sidney Verba et Norman Nie(1972), l’ensemble des activités électorales et non électorales par lesquelles les citoyennes et citoyens tentent d’influencer la sélection des dirigeants et leur action. En République démocratique du Congo, si le peuple peut se réjouir d’avoir participé aux élections organisées à trois reprises pour choisir ses représentants, il demeure cependant incapable d’influencer l’action de ces derniers.

La bibliophobie en est la cause principale. Qu’à cela ne tienne ! 16 ans d’instauration d’un régime démocratique, pourquoi la pauvreté mentale et matérielle continue à agacer le peuple congolais ? La misère des congolais augmente à la même proportion que la présence des politiciens dont le dogme est la conception minimaliste de la démocratie.

Ainsi, la lutte contre la misère doit-elle  aussi être la lutte pour la transformation des politiciens migrateurs et imposteurs.

  1. Transformation des politiciens migrateurs et imposteurs congolais

L’actuelle classe politique congolaise est hétéroidéologique dans la mesure où elle est constituée des politiciens ayant des sèves MPRienne, AFDLienne, PPRDienne et alliés et UDPSienne.
Or, Maréchal Mobutu en affirmant que le mal zaïrois était d’ordre politique et moral, il accusait déjà les membres de sa classe politique. De même, Laurent Désiré Kabila en qualifiant l’ADL d’un conglomérat d’aventuriers, il mettait en exergue l’immoralité des membres de son alliance. Ensuite, si Joseph Kabila avait dit qu’il n’avait même pas 15 personnes avec qui travailler, il accusait aussi les membres de sa classe politique qui résistaient à s’inscrire dans sa logique pour changer le pays.

Enfin, montrant que les divergences portant notamment sur « les questions relatives à la paix et à la sécurité nationale, à la commission Electorale Nationale Indépendante, à l’organisation des élections, à la gestion du portefeuille de l’Etat, à la territoriale, à la diplomatie, à l’indépendance de la justice et à l’instauration de l’Etat » constituaient la pomme de discorde entre FCC – CACH, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo(2020 :6-7) affirme que « le Peuple n’accordera aucun pardon à ceux qui, dans la classe politique, s’évertueront à créer ou à entretenir des entraves au progrès, animés qu’ils sont par une simple stratégie de survie politique ou de positionnement individuel, par la haine tribale, la rancœur, ou par la poursuite de la prédation en toute impunité ». Dans ce discours, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo dénonce la conscience émoussée des membres de la classe politique congolaise qui ne veulent pas travailler pour l’intérêt général. Ces politiciens sont champions de pratiques telles consensus et dialogue. Pourtant, ces pratiques consistent à obtenir le pouvoir en se passant du peuple souverain primaire. Tout compte fait, tous les 4 présidents qui se sont succédé à la magistrature suprême de la RDC ont eu à dénoncer ces pratiques qui ne favorisent pas le fonctionnement normal d’un Etat.

Cependant, puisqu’il ne faut pas seulement dénoncer, mais agir, la transformation des acteurs politiques migrateurs et imposteurs devient une nécessité, lorsqu’il faut considérer que « le salut du peuple est la loi suprême ». Cette transformation doit commencer par la promotion de l’autorité C pour tous ceux qui aspirent à diriger et gérer la chose publique, l’éducation à la honte et l’instauration de la sanction. Dans la gouvernance démocratique, les gouvernants disposent de trois types d’autorité comme tous les autres dirigeants selon (Thomas Gordon1990 :19). Il s’agit notamment de l’autorité P, l’autorité F et l’autorité C. L’autorité C émane du pouvoir des connaissances que possède le dirigeant ou le Chef.

Elle est la plus importante pour les politiciens qui gouvernent. Parce que dans un pays comme la RDC où le peuple, en grande partie, en est encore à ses débuts, quand à l’éveil de la conscience politique(1985) la présence des politiciens ayant de l’autorité,  c’est vraiment indispensable pour l’éveil de la conscience nationale.

Au sujet de l’éveil de la conscience par l’autorité C, quoi qu’on dise, les Congolais comme Adolphe Muzito, François Tshipamba Mpuila, Augustin Matata Ponyo sont parmi les rares congolais qui travaillent sur l’éveil de la conscience et ce, par leurs tribunes, réflexions écrites, conférences et séminaires. Ensuite, l’éducation des dirigeants à la honte permet à faire comprendre à ceux derniers que les titres d’excellence et d’honorable qu’ils portent exigent d’eux un comportement fondé sur les valeurs.

Ces valeurs sont normées afin qu’elles impriment le comportement des acteurs pour les distinguer des autres congolais. Enfin, l’instauration de la sanction imposera aux dirigeants politiques de conformer aux normes de l’éthique du travail et de l’éthique professionnelle qui font défaut à la plupart des politiciens congolais. Les dirigeants politico administratifs conscients de l’importance de leurs charges s’appuient dans leur gestion, comme le montre Ngoma Binda (2014 :.31), sur des principes rationnels, solides et durables.

Jean Joseph Ngandu Nkongolo

Expert en Anthropo – Bibliologie du Travail,  Formateur Psycho Socio Professionnel et  Secrétaire Général de l’Observatoire Congolais du Travail

Tél : +243 99 49 94 872

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