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Patrice Emery Lumumba ? Revoilà une des gloires éternelles du Congo et de l’Afrique, devenue, par son martyre atroce, un fantôme géant qui n’arrête pas de hanter le sommeil et les consciences des puissants de ce monde.

Silhouette frêle, regard perçant et voix alcaline, Lumumba est simplement, à 35 ans, le héros altier de l’indépendance du Congo belge atrocement assassiné, et une des figures de proue de la libération africaine. Il a été emprisonné sans procès, kidnappé, torturé, fusillé et dépecé le 17 janvier 1961 par des forces obscures. Ce fut en pleine brousse et en pleine nuit: lorsque le Congo est en plein sommeil. Pour priver Lumumba de sépulture et de moindre hommage posthume, ses restes sont en partie dissous dans une cuve d’acide sulfurique, et en partie emportés en Europe, dans une valise, à titre de précieux trophée de chasse.

Ce meurtre a tout d’un acte crapuleux ; il est un odieux crime d’État perpétré avec une extrême barbarie. Mais,  il n’y a pas lieu de s’y méprendre. Le héros de la libération est immolé prétendument «pour une noble cause» : celle de «la lumière éternelle» du Monde libre qui, pourtant, prive la planète entière de sa liberté et de sa dignité. Lumumba est assassiné par des sbires et des zélotes professionnels du crime, au nom de la civilisation occidentale fière d’apporter aux différents peuples «la meilleure promesse d’humanité»: par les affres de la traite d’esclaves et de la colonisation directe ! Aux yeux de ses assassins, Lumumba n’est qu’un «communiste» : il est de la pire espèce d’hommes qui, en combattant la colonisation, conspire contre notre «commune promesse d’humanité». Et donc c’est une «grave erreur de l’histoire» qu’il ait été reconnu combattant de la liberté, démocratiquement élu et solennellement investi au grand jour comme chef de la majorité parlementaire, et comme premier ministre chef du gouvernement du Congo indépendant. Voilà un modèle parfait de casuistique coloniale !

Pour le moins, avouons qu’une telle présentation des choses est embrouillée. Que cette façon de présenter Patrice E. Lumumba est des plus contradictoires, logiquement insaisissable. Il en va toujours ainsi de la présentation que les vainqueurs font des héros dans le camp des vaincus.

Voilà donc pour la légende !

Au monde abasourdi, ce montage grossier et inepte est conté au départ de Bruxelles, Elisabethville et Léopoldville depuis le 17 février 1961, c’est-à-dire un mois jour pour jour après l’ignoble assassinat nocturne. Le secret enfoui dans les hautes herbes de la savane, dans les ténèbres de la nuit et dans une cuve d’acide katangaise, ainsi que dans une valise banale emmenée d’Élisabethville à Bruxelles, n’a pu être caché indéfiniment. Lumumba s’est avéré un poisson trop gros pour rester longtemps confiné dans ces caches de fortune.

Pour la mémoire collective – et sans doute pour la véracité et la cohérence des faits historiques –, Jean-Marie Mutamba Makombo Kitatshima, ce professeur d’histoire congolais qu’on ne présente plus, nous met opportunément «Sur les traces de Patrice Emery Lumumba». C’est le titre de ce livre que vous tenez en mains, abondamment et professionnellement documenté. Et complétant merveilleusement d’autres ouvrages d’Africains sur ce thème.

L’auteur y retrace, en scientifique et sans esprit polémique, la vie d’enfance et d’adolescent de Lumumba dans toute sa candeur et dans toute son innocence. Il narre les différentes étapes mouvementées de sa vie familiale, sociale, associative et professionnelle. Le lecteur voit lentement émerger et puis progressivement déchoir en ce jeune évolué généreux en amitié et socialement ouvert, un espoir de promotion intellectuelle, matérielle et sociale, et une attente de montée en dignité humaine. Dans les méandres des faits et épisodes documentés que l’auteur égrène avec patience et en toute limpidité, le lecteur voit poindre et monter en Lumumba – esprit sensible, dense et ouvert – un certain niveau de savoir sur son pays natal, le Congo. Parallèlement, l’évolué de Stanleyville acquiert une connaissance certaine des arcanes du système colonial qu’il sert avec loyauté. Enfin, face aux obstacles qui s’amoncellent à l’horizon contre sa promotion humaine et son épanouissement matériel, une certaine forme de conscience politique entreprend d’émerger en lui.

Elle émerge avec d’autant plus de rapidité que l’homme est un fervent militant associatif, un infatigable lecteur et un correspondant actif des principales revues de l’époque.

Jean-Marie Mutamba Makombo Kitatshima relate le bref séjour professionnel de Patrice Emery Lumumba à Yangambi, ses voyages à Léopoldville, à Brazzaville et à Bruxelles, les surprises qui l’attendent dans toutes ces pérégrinations, et ses divers contacts et liens amicaux dans différents milieux coloniaux. En Lumumba, le profil du futur combattant de l’indépendance s’esquisse et se peaufine petit à petit, peut-être sans que l’évolué loyal lui-même ne s’en rende compte. Depuis 1944, début de sa carrière dans l’administration coloniale, jusqu’en 1958, Lumumba ne semble pas avoir perçu la portée exacte de ces chocs et de ces émotions sur sa propre conscience et sur son propre destin, singulièrement dans sa relation charnelle avec sa patrie. Sa participation à la Conférence Panafricaine d’Accra en décembre 1958 marque cependant un grand tournant: «le Congo aussi peut faire valoir son droit à la liberté !».

Depuis le meeting de Léopoldville le 28 décembre 1958, les événements se précipitent, l’histoire s’accélère. Et, en même temps, les horizons se bouchent pour tous: d’un côté, les Congolais ouvrent les yeux sur le peu de volonté qu’affiche la Belgique pour leur liberté et leur dignité ; de l’autre, l’administration coloniale réalise qu’elle ne peut plus compter sur la loyauté des autochtones.

L’auteur de «Sur les traces de Patrice Emery Lumumba» dresse, sur cette période des grandes incertitudes, une fresque saisissante d’une histoire congolaise qui hésite et des destins collectifs qui vacillent côté belge et côté congolais.

Le lecteur a le sentiment d’être entraîné sur l’immense échiquier d’un système qui tangue sur ses bases longtemps mal assurées. L’horizon se raccourcit devant les regards des colons et des colonisés, tous confondus.

Lumumba continue inexorablement son ascension. De commis des Postes à Stanleyville au délégué commercial dans une brasserie à Léopoldville, de membre actif des associations professionnelles à la responsabilité de membre fondateur et président provisoire du MNC, l’homme gravit, à la vitesse d’un éclair, les hautes marches de la voie qui mène les peuples coloniaux à la libération, suscitant, partageant et exploitant les grandes émotions dans les masses. Intrépide et audacieux à la limite de la témérité, le tribun prêche l’indépendance du Congo, partout et à toutes les occasions qui s’offrent – ou qu’il réussit lui-même à créer.

Il garde et développe sans cesse ses vieux réflexes d’organisateur. Il sillonne l’immense territoire du pays, y tâte constamment le pouls, y obtient des ralliements, y suscite des adhésions politiques, y scelle des amitiés et y laisse en activité des comités du Mouvement National Congolais.

Parallèlement, Lumumba réchauffe et mobilise ses amitiés en Europe, principalement dans les milieux des libéraux belges. Il entretient et développe ses réseaux africains. Il est particulièrement actif sur l’axe Léopoldville-Stanleyville et appelle partout à une large alliance des forces politiques et sociales en faveur de l’indépendance et de l’unité du Congo. Il connaît des procès et un emprisonnement pour «trouble à l’ordre public».

Sans transition, il passe de la prison de Stanleyville à la Table Ronde politique de Bruxelles, du statut de membre du Collège Exécutif à Léopoldville à celui de candidat député à Stanleyville, des responsabilités du chef de la majorité parlementaire à celles du chef du premier gouvernement...

Ganshof Van der Meersch, le dernier ministre belge des colonies, témoigne en 1961: «par-delà ses erreurs et ses défauts, l’homme à la hauteur d’esprit exceptionnelle, digne d’un leader qui sait d’où il vient et où il va». Jaloux et adversaires de Lumumba avaient du grain à moudre.

L’ouvrage de J-M. Mutamba Makombo Kitatshima ne semble oublier aucun détail qui compte. Dans un style simple et dépouillé, le récit sur Lumumba nous est servi avec limpidité et sobriété. L’auteur a l’art de rendre sans émotions une période pourtant très sensible de l’histoire, où le peuple qui négocie le grand tournant de son destin va de chocs en chocs et d’émotions en émotions.

A  la fin du présent ouvrage, la personnalité de Lumumba qui émerge des tourbillons et du chassé-croisé de tant d’événements n’est pas celle qui nous est habituelle. Elle se dresse autrement devant notre regard, et n’a rien à voir avec les portraits robots qui nous ont toujours été servis pour le besoin de la cause. À ceci près cependant que le leader assassiné, qui a vécu l’histoire de son peuple et y a activement participé en être de chair et de sang, laisse à la postérité africaine l’exemple poignant de refus de l’injustice, de détermination et de courage sans limites dans tout combat pour la dignité. Témoignages émouvants: les lettres d’adieu que Lumumba en prison envoie à sa «compagne chérie» et à ses compagnons de lutte. Ce courrier que l’ouvrage livre au lecteur ne laisse aucun doute sur la ferme volonté qu’a Lumumba de s’offrir en martyr: «pour que le Congo vive indépendant, prospère et digne...».

Lorsqu’on a fini de lire J-M. Mutamba Makombo Kitatshima, la personnalité de Lumumba qui émerge est celle d’un homme ordinaire et modeste, d’un travailleur infatigable et d’un tribun hors pair, mais qui, au nom des valeurs humaines les plus élevées, accepte d’offrir sa vie pour son pays. Un modèle presque parfait de combattant de la liberté et de la dignité.

Ne nous voilà-t-il pas bien loin des élucubrations des assassins et de leurs complices ! Et très proches de l’histoire glorieuse de la lutte africaine de libération «qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches» (Patrice E. Lumumba).

Préface de Léonard A. KABEYA TSHIKUKU

Professeur Ordinaire à l’Université de Kinshasa

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