Le rêve fait le 19 décembre 2019 par le médecin néphrologue André Kabanda Kana, Ministre près le Président de la République, pour une fête somptueuse de l’an 1 de Fatshi, vient de s’effacer. Il s’est évanoui devant une implacable et dure réalité politique : le bébé FCC-CACH est encore trop fragile. Il n’est protégé que dans une couveuse.

Ainsi, le grand bruit suscité par l’énorme devis de 6 millions de dollars pour cet anniversaire et le rapide recul du Gouvernement ont montré à suffisance la délicatesse de cette coalition, dont la viabilité demeure encore en doute toute une année après.
C’est dans ce contexte d’incertitude permanente que viennent d’être reçus en cette mi-janvier les propos tenus par les deux personnages institutionnels les plus haut placés du pays, le Chef de l’Etat Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo ainsi que la Présidente de l’Assemblée nationale, Jeanine Mabunda Lioko. Pourtant, tous ces deux propos ne sont, en fait, que deux fructueuses réflexions, tantôt sur la dissolution de l’Assemblée Nationale, tantôt sur la destitution du Président de la République. Cependant, ces deux thèmes ont été commentés et interprétés comme des tabous, d’une part, par des universitaires dogmatiques et, d’autre part, par des fanatiques doctrinaires.
Au moment où le feu semble s’éteindre, il convient que les citoyens ordinaires relisent ou réécoutent calmement les mots prononcés, comme s’ils faisaient une sorte de sociologie du droit constitutionnel, en prenant en considération, non pas seulement les textes et les règles, mais aussi et surtout les acteurs et les contextes de production de leurs messages. Seul un tel éclairage sera en mesure de rendre ce débat plus productif pour l’ensemble des concitoyens.

Fatshi et les ministres traîtres
Le Président Félix Tshisekedi s’est adressé à Londres à un public visiblement déjà conquis. Il s’est adressé à lui en guise de rapport d’un an de pouvoir. Il s’est prononcé clairement concernant les ministres du Gouvernement, qui feront obstacle à ses instructions : « surtout vous, nos frères du FCC ». Il les a invités à « l’union pour cheminer ensemble ». Il est allé plus loin en ajoutant deux détails. D’abord, en affirmant que ceux qui sont du FCC sont liés à leur plateforme par une loyauté écrite. Ensuite, il a ajouté une exception, en précisant que, tout en étant appelés à désobéir, certains de ces ministres résistent et sont venus lui en parler.
Certains commentateurs se sont indignés du fait que ces questions de politique intérieure soient débattues à l’étranger. Ils soulignent que, même dits en langue lingala, ces propos sont aisément traduisibles et sont aisément mis sur la place publique. Cet argument est plutôt faible, à l’ère d’Internet des réseaux sociaux. Les chaînes de télévision sur Youtube sont devenues tellement nombreuses que les sons et les images ne sont arrêtés par aucune frontière physique.
En fait, il convient plutôt de passer de la forme au fond. Et alors, le débat devrait s’appesantir plutôt sur le thème de la loyauté. Que des cadres du FCC soient liés à leur idéal, idéel ou humain, par un accord écrit ne devrait nullement poser problème. Toute l’histoire de l’Udps, depuis la « Lettre des 13 parlementaires, par exemple, est émaillée de nombreuses « exclusions » et « auto-exclusions ». Aujourd’hui encore, il existe l’Udps-Tshisekedi, l’Udps-Kibassa, l’Udps-Tshibala. Par ailleurs, tout récemment, l’ancien Président de l’Assemblée Nationale, Aubin Minaku, s’est adressé à la jeunesse du Pprd et lui a rappelé le contenu de la notion de loyauté, définie par lui comme « un attachement permanent ».
Cela dit, ce qui doit paraître anormal est plutôt le fait de se reconnaître d’un groupement politique et, nuitamment, de fuiter les informations et d’arguer que l’on a subi des pressions. Ce sont ces caméléons qui sont à la base de la crise de confiance. L’on devrait se méfier de cette catégorie de personnes, de manière plus individualisée. Tout compte fait, à propos du débat actuel, Banyaku Lwape, politologue et ancien juge de la Cour constitutionnelle, a suggéré de comprendre le fondement de cette « crise » en terme d’« ingouvernementabilité ». Or, si tel doit être le cas, le Président Fatshi est donc en mesure de désigner clairement ceux des ministres qui rendent sa politique ingouvernable. Et pour reprendre ses propres termes, ce sont ceux-là qui sont à «virer».

Mabunda et ses douleurs sociales
Les propos tenus par la Présidente de l’Assemblée Nationale, Jeanine Mabunda, ont été réorientés principalement comme réponse à ceux énoncés auparavant par le Chef de l’Etat : « destitution » du Président de la République par la majorité parlementaire FCC contre « dissolution » de l’Assemblée Nationale dominée par cette majorité FCC. A été ainsi reléguée en seconde position la ligne de conduite suggérée par Mabunda et visant à considérer les querelles politiques comme « stériles » et à ne porter l’attention que sur les « douleurs sociales ».
Le jour de l’anniversaire de l’an un de l’alternance, le 24 janvier, le quotidien « Le Potentiel » établissait un bilan social fort sévère : « l’alternance tant revendiquée n’est pas suivie d’effets palpables ». Et l’éditorialiste ajoute : « c’est un changement de façade ; sur le fond, rien n’a changé ». Mais, outre ces éléments, le plus important à retenir est que le journal kinois a osé indexer un acteur majeur de la politique nationale actuelle : « Udps, une grande gueule sans stratégie de conservation de pouvoir ». Or, l’Udps c’est le parti du Chef de l’Etat. Comme pour dire qu’il peut paraître normal, au cours du débat politique du moment, tous les proches du Président de la République aient privilégié le virage politique et procédurier et la bataille de la « dissolution » contre la « destitution ». Il a fallu que le député national André Katambwe menace Vital Kamerhe d’outrage à la IIe institution de la République et de lui rappeler son statut « d’agent » du personnel de la Présidence de la République pour que l’on se rendre compte des dérives trop politiques de ce débat.

Quant au secrétaire général Augustin Kabuya, devant ses combattants de l’Udps, a préféré désigner la Présidente de l’Assemblée Nationale simplement comme « cette maman ». Et pour ce cadre du principal parti de Cach, l’Udps, en fait, « pour connaître la loi il ne faut pas forcément aller au Campus ». Le juriste pénaliste Sam Bokolombe a perçu ce dérapage et n’a pas manqué de relever la dimension psychologique du propos de Kabuya, rappelant que Jeanine Mabunda est une femme avec « une brillante intelligence décomplexée ».
Kabasubabu : pour un débat d’idées
En somme, tout ce débat devrait se limiter à des réflexions sur deux questions principales : la loyauté des membres du Gouvernement et les douleurs sociales. Et à ce propos, tous les animateurs des institutions de la République sont tenus de conjuguer leurs efforts, au sein d’une coalition qui demeure l’unique cadre de collaboration pour le moment. Réduire le débat à un duel entre Fatshi et Jeanine Mabunda serait sortir totalement du cadre d’une correcte réflexion.
Une bonne remise en contexte a notamment été accomplie par l’analyse faite sur Télé50 par Hubert Kabasubabu, l’ancien gouverneur du Kasaï Occidental : « Jeanine Mabunda n’a pas été à la base d’une quelconque crise ». Elle a mieux fait, en livrant un point de vue à propos d’un speech au cours duquel l’institution qu’elle dirige a été mentionnée : « elle n’a pas inscrit cette question à l’ordre du jour de l’Assemblée Nationale ».
Vendredi dernier, le Président de la République a confirmé à tous ses ministres la loyauté qu’il attend d’eux. Le compte rendu de cette réunion semble montrer que les uns et les autres se sont bien compris, dans un cadre convenable. Il n’y a donc pas un duel entre Tshisekedi et Jeanine Mabunda.

BM